Art et décoration intérieure : une relation ambiguë.

>Dès la fin du XVIIIème siècle, l’art connait une transformation majeure : la création artistique s’extirpe des règles et des normes qui l’encadraient et laisse toute liberté à l’artiste d’exprimer sa vision unique, son individualité à travers ses œuvres.
Cette grande liberté ne va pas sans contraintes : si l’artiste peut s’exprimer librement, il est loin d’être sûr que cette expression qui lui est propre rencontrera l‘adhésion du public. Rares sont les élus dont l’œuvre est pleinement reconnue et célébrée de leur vivant.
La vente de leurs œuvres n’étant pas toujours chose aisée, nombres d’artistes se sont tournés vers d’autres voies pour assurer leur subsistance.

La décoration intérieure est l’une de ces voies dès le début de l’Empire. Les artistes peintres, qui choisissent de s’exprimer aussi comme décorateurs pensent alors la décoration intérieure comme un écrin destiné à accueillir leurs clients et à embellir leur vie quotidienne. Ils créent un décor, quasiment comme au théâtre, et bien souvent ce décor sert à mettre en scène la vie sociale des personnes qui y vivent. Cela donne les intérieurs opulents créés par Percier et Fontaine sous l’Empire ou encore les créations d’André Mare et Louis Süe, dans les années 20.
 

Salle du Conseil par Percier et Fontaine à Malmaison©Château de la Malmaison


Les œuvres d’art ont toute leur place dans cette décoration intérieure qui les intègre et se construit parfois même autour d’elles pour les mettre en valeur. Bien qu’œuvrant comme décorateurs, les artistes continuent à raisonner en peintres, utilisant les principes de la perspective et de la composition picturale, allant même jusqu’à peindre, comme Michel Dufet, des tableaux destinés à prendre place dans le décor qu’ils ont créé.

 


Foyer du palais de Chaillot par Louis Süe

Puis avec les progrès continus de l’utilisation de l’acier et du verre dans l’architecture, les habitations se modifient. Le vide, l’air libre, la lumière, autrefois ignorés, deviennent des objets visibles et dignes d’intérêt. La façon de penser la décoration intérieure va alors connaitre une révolution. La réflexion autour de la décoration porte dorénavant en priorité sur les volumes, les lumières puis ensuite sur les couleurs, c’est une réflexion en trois dimensions. Il s’agit de créer un espace qui soit esthétique en lui-même. La décoration s’articule autour de la mouvance, de la façon dont on se place dans l’espace. Le décorateur n’est plus un artiste qui scénographie une ambiance, il est avant tout un architecte qui structure un espace.

 


Exemple de décoration intérieure actuelle

Les œuvres d’art qui s’expriment en deux dimensions ne trouvent plus leur place dans cette façon de penser et très peu de ces nouveaux décorateurs ont  spontanément l’idée d’intégrer des tableaux dans leurs décorations d’intérieur.

De leur côté, les artistes au sens des Beaux-Arts ne créent plus pour les intérieurs, car leur façon de penser n’est plus adaptée aux goûts du public en matière de décoration d’intérieur. Les ressources complémentaires que leur apportaient le décor intérieur leur faisant désormais défaut, ils se détournent avec mépris de ce champ d’activité et le mot « décoration » les ferait se hérisser si on osait l’associer à leurs œuvres.

On assiste donc malheureusement à un divorce entre Beaux-Arts et décoration intérieure.

Parallèlement, le nombre des visites dans les musées augmente, preuve d’un fort intérêt pour les œuvres d’art qui sont aussi une respiration bienvenue lorsque l’on vit dans une période de crise économique. Les foires d’art contemporains deviennent un lieu de détente et de plaisir. Mais ces mêmes visiteurs qui trouvent tant de satisfaction à admirer une œuvre d’art, ne pensent parfois même pas à en posséder une chez eux.

Nous vivons une période de transition, où le désir de contempler une œuvre d’art se développe de manière exponentielle, sans que le désir de la posséder ne soit encore perçu comme  accessible. Pourtant, comme l’exemple d’autres pays le montre, l’achat  et la possession d’œuvres d’art peut devenir un besoin aussi naturel que le besoin que nous éprouvons de lire un livre ou de voir un film. Reste à espérer que cette évolution se produise au plus vite et que les œuvres d’art, tableaux, sculptures, objets retrouvent très bientôt leur juste place dans les intérieurs.