Art et émotions à travers les générations

Il devient de plus en plus difficile de déterminer la qualité artistique d’une œuvre, face aux effets de mode sur le marché de l’art. Notre chronique en plusieurs épisodes se penche sur ce phénomène avec en toile de fond la question suivante : Au delà de la mode et des idées reçues comment être libre dans ses choix et ses goûts artistiques ?

Episode 2 : Art et émotions à travers les générations

L’analyse des tendances du marché de l’art fait apparaître des cycles d’engouement et de rejet qui se répètent au fil du temps avec de légères variantes. Ainsi des courants artistiques vont connaître un grand succès à une époque pour tomber ensuite dans l’oubli pendant de nombreuses années. Puis on les voit émerger petit à petit, à nouveau portés aux nues par une nouvelle génération. C’est le cas par exemple des œuvres de Watteau à travers les siècles (voir l'épisode précédent sur L’évolution du goût artistique).

Une dimension émotionnelle très forte est liée à ces phénomènes cycliques d’amour et de désamour pour les courants artistiques ou pour certaines œuvres d’art. Ces émotions sont directement connectées à notre histoire personnelle et au contexte dans lequel nous avons découvert pour la première fois une œuvre d’art.

Ainsi les tableaux ou sculptures que nous avons toujours vus dans l’appartement de nos grands-parents par exemple – et qui étaient pour eux alors à la mode – sont porteurs pour nous d’une histoire et de nombreux souvenirs. Des émotions, qu’elles soient positives ou négatives, sont attachées à ces œuvres d’art. Cela peut engendrer un phénomène de rejet ou au contraire en appeler à la madeleine de Proust. L’appréciation que l’on aura de ces œuvres, même bien plus tard, en sera influencée.

Prenons un exemple: l’art officiel de la fin du XIXème avec des peintres comme Bouguereau ou Cabanel. Ce mouvement artistique se caractérise par la reproduction fidèle de la réalité, paradoxalement couplée avec une esthétique trop raffinée pour pouvoir être réaliste.

Après la Guerre de 1914, avec l’effondrement de l’économie, la génération survivante éprouve pour cet art une aversion très marquée. Des raisons émotionnelles intenses en sont fort probablement la cause : cet art est celui de la génération précédente qui n’a pas su éviter les horreurs du conflit mondial et était convaincue de la pérennité de son mode de vie alors que, pleine d’illusions, elle dansait sur un volcan.


Bouguereau, Femme et enfant

Cependant, lorsque les « modes artistiques» se sont assez éloignées de nous dans le temps et ne sont plus couplées avec des souvenirs vécus, la dimension émotionnelle qui leur était associée s’effiloche. Quand l’art est coupé de référence à une histoire personnelle, on peut alors l’apprécier selon des critères de beauté qui se sont renouvelés et qui sont donc dépassionnés. On porte un regard différent, plus libre. Il faut en général que quelques générations se succèdent pour que cette évolution se produise.

C’est ce qui s’est produit avec cet art officiel de la fin du XIXème dont nous parlions. Qualifié par dérision depuis les années 30 d’art « Pompier », il n’a cessé pendant plusieurs décennies d’être dénigré, méprisé et rejeté.

Ce n’est que dans les années 70, après un second conflit mondial et une période de prospérité économique exceptionnelle, qu’il est ensuite réhabilité. Une exposition au Grand Palais lui est consacrée et il a la part belle dans les collections du musée d’Orsay lors de son ouverture en 1986.


Cabanel, Venus

Les générations passant, le retour à la mode d’une esthétique révolue devient possible, sans être toutefois obligatoire ni inclure l’ensemble d’un courant. Il est d’ailleurs difficile de dire ce qui, précisément, « reviendra », quel pan sera apprécié, car la diversité et la richesse des formes culturelles « oubliées » (probablement pas pour toujours) sont infinies. Ainsi les grandes « machines » de l’art pompier, c’est à dire les grandes scènes historiques pleines de pompe n’ont et n’auront surement plus jamais qu’un intérêt anecdotique à nos yeux contemporains malgré la virtuosité avec laquelle elles ont été peintes.