Malheurs de l’art et politique

Où l'on apprend que donner un tableau à un musée est un art difficile.

Pragmatique : Alors ce dîner parisien ? Pas trop conventionnel ?
 
Furetante : Ne m’en parle pas ! Il y avait un petit abbé défroqué marié à un mannequin suédois, un ancien espion, et une diva bulgare …
 
Pragmatique : Ouhla ! une tablée haute en couleur !
 
Furetante : Oui. Pour faire plus sobre, notre hôtesse avait aussi invité une conservatrice de musée de province et un collectionneur d’art…et finalement ça s’est révélé être un choix tout aussi explosif…
 
Pragmatique : Raconte, ne me fais pas languir…
 
Furetante, toute heureuse : Mais tu me connais, je ne demande que ça. La maîtresse de maison avait visiblement préparé son sujet. Elle s’est adressée au collectionneur :
 
- Alors mon cher, vous voilà mécène ! Vous donnez un portrait au musée de madame la conservatrice. On dit que cela va être le phare de sa collection !
 
La conservatrice a piqué un fard et a tenté une diversion. Mais son voisin a rétorqué :
 
- Chère madame, c’était là mon plus cher désir ! Mais vous ne me croiriez pas si je vous disais ce qui c’est passé.
 
- Au contraire, très cher. Dites-moi tout, je vous écoute.
 
- Comme vous le savez, j’avais été contacté par l’amicale des amis du musée de madame, qui venait d’apprendre qu’un autoportrait d’un peintre célèbre de la région était apparu sur le marché. Une rareté, et en plus, une pure merveille. J’ai toujours voulu être mécène alors je l’achète pour le donner au musée.
La donation est acceptée avec reconnaissance par le conseil municipal, votée à l’unanimité, tout va pour le mieux. Il ne reste plus qu’à signer le contrat de donation.
 
La conservatrice s’efforce de lancer un nouveau sujet de conversation avec son autre voisin. Mais toute la table écoute:
 
- Rendez-vous est pris avec le notaire, continue le collectionneur.  Mais la veille, le maire se fait décommander par son secrétariat. Un mois passe, puis un autre. Toujours pas de rendez-vous. Au bout d’un an, pour relancer les opérations, je fais l’acquisition d’un superbe cadre et en informe le maire. Cela semble l’intéresser et il organise une signature chez le notaire. Eh bien, la veille, à 19h 30, il décommande encore !
 
- Ce n’est pas possible !
 
- Mais écoutez, le mieux est encore à venir. Le maire fait demander une signature pour le samedi d’après. Ça ne m’arrange pas : je dois annuler un voyage. Je fais pression sur mon notaire pour qu’il accepte de travailler le samedi. Eh bien, le maire n’est jamais venu. Pas un coup de téléphone, pas un mot d’excuse, rien !
 
- Madame, éclairez-nous, fait l’hôtesse en se tournant vers la conservatrice. Que s’est-il donc passé ?
 
La jeune femme ne savait comment se dépêtrer de la situation. On voyait que toute l’histoire lui déplaisait mais elle a vaillamment entrepris de défendre le maire, parlant d’emploi du temps, de campagne électorale…
 
Pragmatique : Elle est admirable ! D’accord, on ne dit pas de mal de son employeur, mais quand même.
 
Furetante : Et tu ne sais pas ce qu’a ajouté le collectionneur ? Il paraît que son cas n’est pas isolé, et que nombreux sont les élus qui ne se soucient pas d’art car ça ne rapporte pas de voix aux élections.
 
Pragmatique : C’est une honte !
 
Furetante : Attends, il y a une suite.  
 
- Mais j’ai trouvé la parade, a fait le collectionneur. J’ai fait don du tableau à l’Etat, à la Réunion des Musées Nationaux. Il a été accepté sans problème. Mon tableau va être enfin exposé !
 
En apprenant la nouvelle, la conservatrice avait blêmi. Le collectionneur lui a tapoté la main, avec un sourire désabusé mais quelque peu narquois.
 
- Mon petit, ne vous en faites pas, vous pourrez le voir souvent. Il va être mis en dépôt dans le musée de la ville rivale de la vôtre. Tout est déjà organisé. Votre collègue est ravi.
 
Pragmatique : En voilà une vengeance subtile ! Tout de même, quel dommage !