Sur les traces d'un doreur

La galerie Les Atamanes a acquis 4 gravures de John Raphaël Smith, le maître anglais incontesté de la manière noire au XVIIIème siècle. Ce sont de petits bijoux d'humour et de raffinemment, présentés dans de superbes cadres en bois et stuc doré. En les voyant, je m’interroge sur ces magnifiques encadrements. Seul un grand maître doreur peut-être à l’origine de ce travail !  Mais qui est-il donc?
Voilà l’historienne que je suis partie à la recherche d’indices.

QUI EST ALEXANDRE JOUANEST ?

Plus je regarde ces cadres, plus je suis admirative. Je me trouve en présence d'une authentique une dorure à la feuille d'or 24 carats, aux teintes riches et profondes, à la superbe texture chatoyante. Je contemple le travail d’un artiste de goût. Mais je ne sais toujours rien de l’homme qui a réalisé cette beauté. Pourtant, celui qui a su déposer sur ces cadres la mince feuille d’or avec la miraculeuse précision que produit la longue expérience devait surement jouir d'une grande réputation en son temps .
 
Je remarque alors, collée au dos de trois des cadres, une petite étiquette ronde découpée aux ciseaux. Gravé en caractère élégant, je lis un nom : Alexandre Jouanest, doreur.
 

 

LE DÉBUT DES RECHERCHES

Après une recherche approfondie dans les catalogues de bibliothèque, je constate qu’aucune monographie n’a été écrite sur ce doreur. Rien, aucune trace. Comme s’il n’avait jamais existé. Mais il ne m’est pas possible de m’arrêter là. Il faut que j’en apprenne plus.
Peut-être trouverais-je une trace de l’activité commerciale de sa maison de dorure ? Je consulte les registres commerciaux et j’apprends qu’une société au nom d’Alexandre Jouanest  et Gustave Méténier a bien été enregistrée en 1888 pour une durée de six ans. Alexandre Jouanest a donc pris un associé à la fin du XIXème, peut-être pour préparer son départ. Oui, mais avant 1888, que s’est-il passé. ?
 
C’est alors que j’ai l’idée de consulter les catalogues de vente de prestige de dessins et de gravures au cours du dix-neuvième siècle. Et je tombe sur plusieurs mentions du doreur. Alexandre Jouanest était si connu durant la deuxième moitié du XIXème siècle  que nombre de dessins de Fragonard ou de Boucher étaient vendus avec la mention « encadré par Alexandre Jouanest ». La collection du comte Jacques de Bryas fut même dispersée en 1898 avec la mention « tous les cadres sont anciens ou signés par Alexandre Jouanest ».
 
Le portrait se dessine un peu plus. Un doreur spécialisé dans la mise en valeur des œuvres du XVIIIème, et dont la clientèle comprenait la noblesse et l’aristocratie. Une réputation de bon gout et de perfection.
 
 

L’ILLUMINATION : DE LA MALMAISON À NEW YORK

Mais il y a dans ce travail que j’ai eu sous les doigts plus que de la bonne ouvrage Second Empire ou Troisième République. Si je fais confiance à mon jugement, il me semble que ce tour de main s’enracine dans des traditions plus profondes.
Je continue à éplucher les catalogues de vente et tout d’un coup, j’ai une illumination: pourquoi ne pas rechercher la vente de la Malmaison, en 1829? Si j’ai raison, peut-être un doreur de cette qualité a pu travailler pour l’Impératrice Joséphine. Et voilà, je trouve une paire d’œuvres dédicacées au premier Consul et  portant au dos une étiquette « Jouanest / Doreurs / Cadres, Bâtiments, Meubles / Encadrements modernes / Paris » .
Alexandre Jouanest est donc bien l’héritier d’une dynastie de doreurs qui a travaillé pour Bonaparte quand il était premier consul, puis a traversé tout le siècle sans perdre de sa réputation.
 
Je me décide alors à consulter les collections des musées français et étrangers pour voir si dans leurs collections ne figurent pas des œuvres encadrées par la maison Jouanest. Bientôt, je ne compte plus les œuvres prestigieuses encadrées par eux.
La quête est si fructueuse que je me lance dans les catalogues des musées étrangers. Et quelle n’est pas ma surprise de trouver que, en 1906, le doreur Alexandre Jouanest fait don de sa collection de cadres de bois dorés et sculptés à un musée américain.  A New-York, le musée Cooper-Hewitt,  Smithsonian Design Museum conserve donc la collection personnelle et les œuvres d’un prestigieux doreur dont en France, la mémoire a été quasiment oubliée.
 
 

PORTRAIT D’ALEXANDRE JOUANEST

Toute l’histoire d’un siècle vient de se dessiner sous mes yeux grâce à la dynastie des doreurs Jouanest. Après la révolution, une maison nouvellement créée sur les débris de l’Ancien Régime  se fait remarquer du Premier Consul pour l’excellence de ses productions. De doreur en bâtiment ou réalisateur des décors impériaux, la maison se spécialise de plus en plus dans les encadrements d’art. Son dernier héritier, Alexandre Jouanest, devient la référence absolue du bon ton dans l’aristocratie et la haute finance française. Mais lorsqu’il se retire, dernier du nom, c’est à un musée américain qu’il fait don de ses réalisations.
 
Un portrait a émergé de ces bribes de connaissance éparpillées au hasard des dossiers. Mais des questions subsistent.
Qui étaient vraiment les Jouanest? Il faudrait pour le savoir creuser encore davantage le sujet, trouver les testaments, les bilans d’entreprise, etc.
 
Peut-être, un jour, ce  pan de l’histoire de l’art sera-t-il approfondi ?
 
Catherine Duhamel pour Les Atamanes