Un bon artiste est-il un artiste connu ?

Il devient de plus en plus difficile de déterminer la qualité artistique d’une œuvre, face aux effets de mode sur le marché de l’art. Notre chronique en plusieurs épisodes (lire l'épisode précédent) se penche sur ce phénomène avec en toile de fond la question suivante : Au delà de la mode et des idées reçues, comment être libre dans ses choix et ses goûts artistiques ?

Episode 3 : Un bon artiste est-il un artiste connu ?

La cote des artistes est l’indice qui mesure leur renommée et permet d’estimer la valeur de leurs œuvres. Elle est déterminée par les résultats officiels des ventes aux enchères des œuvres de l’artiste.
La cote d’un artiste est donc liée à l’appétence du public pour son œuvre, au prix que les amateurs sont prêts à attacher à ses créations. C’est incontournable dans le monde de l’art: un bon artiste est un artiste coté, premier article du dogme. Un bon artiste se doit ensuite d’avoir une bonne cote, deuxième commandement. La cote est le summum de la reconnaissance artistique. Et, pour être coté, il faut être connu et/ou reconnu. Par la force des choses, la notoriété d’un artiste devient souvent le seul critère permettant de reconnaître la qualité de son œuvre.

Mais peut-on pour autant dire qu’un artiste sans cote ou avec une mauvaise cote est un mauvais artiste? Un bon artiste est-il nécessairement un artiste connu ?

Penchons-nous d’abord sur la façon dont un artiste acquiert de la notoriété et une cote élevée. Le marché des œuvres d’art fonctionne en suivant les mêmes lois économiques que celui des biens de luxe et/ou des biens financiers*. Les professionnels du monde de l’art utilisent des procédés très semblables à ceux du marketing pour mettre en avant les artistes, leurs œuvres et l’investissement qu’elles représentent. Les expositions et vernissages organisés dans les galeries et musées tout comme les articles des critiques d’art qui baptisent de nouveaux mouvements artistiques sont autant d’outils de promotion du « produit culture ».

Un artiste de talent qui a l’opportunité de voir ses œuvres ainsi « marketées » obtiendra très probablement une reconnaissance et la cote associée. Et si l’artiste, tel un Salvator Dali ou un Jeff Koons dispose d’une personnalité extrovertie, portée sur la communication, c’est un grand plus !

 


Jeff Koons à la fondation Beyeler
 

Pour un artiste, il faut donc se trouver au bon endroit, au bon moment avec la bonne personnalité et une œuvre qui réponde au goût du public. Beaucoup d’appelés, peu d’élus : bien des artistes n’ont pas l’opportunité de croiser le chemin de ceux qui arbitrent le marché de l’art ou d’être remarqués par eux.

Par exemple, les artistes précurseurs représentent souvent des risques trop importants pour les investisseurs. Cézanne ou Van Gogh, en avance sur leur temps, ont ainsi vu leur travail incompris et même dénigré. Ce n’est qu’à la fin de leur vie ou bien après leur mort que leurs œuvres ont attiré l’œil des amateurs d’art et que leur cote s’est envolée.

Pour d’autres artistes, la simple idée que leur œuvre puisse être considérée comme un produit est intolérable. L’absence de cote est alors tout simplement liée au fait que l’artiste refuse de voir son œuvre devenir l’objet d’un battage promotionnel. Ainsi le peintre Benn, excellent artiste de l’Ecole de Paris, a-t-il refusé la proposition d’un groupe d’investisseurs qui souhaitait valoriser son œuvre. Benn demeure aujourd’hui beaucoup plus obscur que l’autre artiste sélectionné par ces investisseurs : Bernard Buffet, qui, lui, a sauté sur l’occasion.

 


Raoul Haussmann, Composition

Ce sont parfois aussi des ruptures dans l’Histoire qui empêchent un artiste d’être reconnu à son juste mérite. Lorsque des bouleversements politiques contraignent des artistes à l’exil ou l’émigration, il leur est parfois difficile de retrouver dans un autre environnement la reconnaissance qu’ils avaient dans leur pays natal.

C’est le cas de Raoul Haussmann, peintre de l’avant-garde allemande à la grande notoriété, qui s’est vu forcé d’immigrer en France en 1937. Après la guerre, malgré quelques expositions, il ne retrouvera jamais sa renommée passée. De même les peintres russes exilés après la Révolution de 1917 n’ont vu leur valeur picturale reconnue qu’après la chute de l’Union Soviétique.

La qualité intrinsèque du travail d’un artiste n’est donc pas forcément corrélée avec la valeur financière de ses œuvres telle qu’exprimée par sa cote. Tout ceci ne vaut bien évidemment que pour les artistes qui font preuve d’un réel potentiel créatif, marqué au sceau de l’émotion que leurs œuvres suscitent. Au fil du temps, les évolutions du gout du public, les bouleversements politiques ou le coup de foudre subit d’un marchand d’art peuvent redonner vie, place et cote méritée aux « moins-aimés » du monde de l’art.

Il est donc intéressant de savoir repérer avant les autres, ces peintres méconnus. Soit pour le plaisir subtil de posséder des œuvres qu’on est encore seul à savoir apprécier soit avec la certitude que ces artistes seront reconnus avec le temps et que leurs œuvres prendront de la valeur.