Mouvement Lettriste et peinture.

Tout d’abord, il y a un jeune Roumain, Isidore Isou Goldstein, avide de conquérir la place artistique parisienne. Nous sommes en 1945, il vient d’arriver à Paris, armé d’une valise de manuscrits, d’un cerveau bouillonnant d’idées et d’un remarquable tempérament de leader de foules. Philosophe de formation, Isou décide de changer le monde par la force de ses concepts intellectuels. L’aventure Lettriste commence.

Le Lettrisme, une nouvelle poésie

Le premier cheval de bataille d’Isidore Isou est celui de la poésie, qu’il décide de révolutionner en s’attaquant au sens. Il s’inspire d’ailleurs en cela des avancées du mouvement russe Zaoum de 1913 qui utilisait la lettre cyrillique pour sa valeur sonore et non pour sa signification.

De même, pour Isou, les mots n’ont plus d’importance, seule importe la lettre. La nouvelle poésie s’exprime par la lettre : la lettre/son, la lettre/symbole visuel, la lettre/signe. Des commandos de jeunes disciples envahissent les scènes théâtrales, interrompent les spectacles pour déclamer des suites de sons coupées de toute signifiance. Le scandale apporte la notoriété : le Lettrisme est né.


Poème lettriste d'Isidore Isou

Le Lettrisme est donc, à ses débuts, un mouvement poétique d’avant-garde qui magnifie la Lettre en tant que telle, non plus comme un vecteur de sens mais comme une entité signifiante. Le Lettrisme concerne alors essentiellement poésie et musique (poèmes chantés, correspondances de sons). Mais, comme leur objet, la Lettre, possède un caractère éminemment visuel, les lettristes sont progressivement amenés à créer des œuvres plastiques, les lettres se disposant sur la feuille en poèmes visuels, perceptibles par la vue comme par l’ouie. 

Le Lettrisme, forme réduite de l’Hyper-créatisme

L’énergie créatrice d’Isou, sa volonté d’intervenir dans tous les domaines de l’activité humaine transforment bientôt ce mouvement en une cosmogonie gigantesque. Isou et ses disciples apportent de nouveau concepts avec lesquels ils entendent révolutionner les arts dans leur totalité, mais aussi la gestion, les mathématiques, la philosophie, etc...


Revue Encres Vives n°31, couverture de Roland Sabatier

Le nom de Lettrisme ne correspond plus pour eux à l’ampleur de leur ambition. Ils essayent d’imposer de nouveaux noms, Hyper-novatisme, ou Hyper-créatisme. Rien n’y fait, le terme Lettrisme leur colle à la peau. Ce mouvement hyper-novateur peut se résumer en quelques mots. Isou trace une explication personnelle progressiste de l’évolution humaine dans les arts et les sciences.

  • Une première phase jusqu’en 1914, dite amplique, où le sens de toute chose est accepté sans contestation.
  • Puis une deuxième phase jusqu’en 1945, qualifiée de ciselante, où tout ce qui a été élaboré précédemment (valeurs, conceptions, pensée) est remis en cause. 
  • Enfin, une troisième phase, qui comprend deux mouvements :
    -l’esthapéïrisme ou art infinitésimal
    -l’excoordisme ou téïsynismedite 

Isidore Isou s’efforcera de définir les développements de cette troisième phase jusqu’à la fin de sa vie, désirant être reconnu comme le père d’un renouveau révolutionnaire dont seuls les membres de son groupe pouvaient être porteurs. Le Lettrisme est perçu à certains égards pour les suiveurs d’Isou comme une appellation réductrice qui emprisonne un mouvement d’idées novatrices ayant dépassé la Lettre.

Le Lettrisme, un tourbillon au sein des arts plastiques

Mais, me direz-vous, qu’en est-il de la peinture dans tout cela ? En fait, il se produit une alchimie étonnante entre les arts plastiques et l’ébullition créatrice du mouvement Lettriste. L’impulsion est tout d’abord donnée par Isou dans son ouvrage datant de 1950, Mémoire sur les forces futures des arts plastiques et sur leur mort. Isou y prophétise l’avènement d’une nouvelle forme d’art comme ultime progrès et confère à ceux qui le suivent le pouvoir d’incarner cet avènement.

Les membres du mouvement Lettriste, que ce soient les membres d’origine, comme Maurice Lemaître, ou les jeunes qui le rejoignent dans l’euphorie pré- mai 68 comme François Poyet, s’expriment avec bonheur grâce aux arts plastiques.

Ils transforment l'utilisation de la Lettre qui est usuellement destinée à former des mots et à véhiculer du sens. En représentant Lettres et signes pour eux-mêmes et non pour leur signification, les Lettristes cherchent à dévoiler une autre dimension du sens du réel. C'est comme si les Lettres portaient en elles l'essence d'une compréhension Autre des choses.
Les Lettristes expérimentent, appliquent les concepts d’Isou à la peinture, la sculpture, les prolongent à travers le concept d’installation. 


Etape d'une génèse d'hypergraphie modulaire de François Poyet
 

Tout cela ne va pas sans dissensions, rivalités et quelques excommunications. Nombre d’artistes interrompent leur participation au mouvement, rejoignent d’autres sphères comme le Situationnisme par exemple, ou cessent tout bonnement de créer. Mais il reste de cette période euphorique, qui recouvre trois générations de peintres, un ensemble d’œuvres très cohérentes dans leur diversité. Il est passionnant de voir comment des personnalités artistiques aussi opposées que celles de Françoise Canal ou de Jean-Paul Curtay explorent toutes les possibilités conceptuelles mises à leur disposition par l’inventivité d’Isou.

Le lettrisme, un creuset de nouveaux concepts

Parmi tous les concepts Lettristes qui ont enrichi l’art contemporain, deux d’entre eux méritent une attention particulière :

  • L’hypergraphie
    Il s’agit de l’utilisation de la Lettre comme objet de création. Par Lettre, il faut entendre tout signe appartenant à une écriture connue, alphabet latin, mais aussi runes, écriture cunéiforme, hiéroglyphes. Mais surtout, et c’est là que le mouvement Lettriste innove, tout signe évoquant l’objet Lettre. Il n’y a pas alors de rattachement à un ordre de signifiance. Les signes créés sont totalement abstraits, comme on peut l’appréhender dans le tableau d’Antoine Grimaud, Quelques milliers d’oiseaux bleus. Le passage à la troisième dimension constitue un des aboutissements de cette réflexion dont le tableau de Poyet est un excellent exemple. 


 Quelques milliers d’oiseaux bleus d’Antoine Grimaud
 

  • La polythanasie
    La polythanasie consiste en la destruction d’une forme d’art antérieure pour participer au renouveau créatif. Elle s’applique soit à une œuvre individualisée, soit à un type de création. Nombreuses furent les utilisations de ce principe. Maculer sa propre œuvre de tâches pour atteindre un autre niveau de sens en est une, comme le démontre l’oeuvre de Françoise Canal. Utiliser des créations détruites pour créer une autre œuvre comme Janie Van den Driessche et ses collages de photographies déchirées et réinterprétées. Tout le courant artistique s’exprimant au travers d’affiches lacérées (Rotella, La Viléglé) est un continuateur du principe polythanasiste d’Isou. 


Oeuvre polythanasée de Françoise Canal

Le Lettrisme, victime de la polémique

Il y a un élément supplémentaire qui caractérise tant la peinture que le mouvement Lettriste. Contrairement au courant Fluxus qui prône l’universalité de ses principes et la liberté créatrice de ses membres, le Lettrisme se considère comme seul dépositaire du droit au renouvellement. Il n’y a qu’une voie, celle définie par Isou, et seuls ceux qui sont et restent adoubés par lui seront reconnus dans le futur.

Ce fonctionnement quasi sectaire fait que la création plastique Lettriste s’est développée autour d’un petit noyau d’artistes allant en se rétrécissant. Il explique aussi pourquoi cet important mouvement de la seconde moitié du XXème siècle ne reçoit pas la reconnaissance qu’il mérite. Et pourquoi les œuvres Lettristes sont si rares sur le marché. 
Tant que persisteront les anathèmes et les querelles de préséances, il restera difficile de prendre le recul nécessaire pour aborder dans toutes leurs dimensions les aspects si riches et si divers du Lettrisme.

Visitez l'exposition virtuelle sur le Lettrisme pour découvrir la diversité de l'inspiration créatrice du mouvement: poèmes à l'appui des oeuvres.