L'homme et son chien. Huile sur toile d'Aline Gagnaire.

Quelle peut être l'importance des techniques employées si le résultat, le choc, est là, puissant.

Aline Gagnaire

Aline Gagnaire (1911-1997) est une artiste marquante de l'Art Brut en France. De formation autodidacte, sa puissance créatrice s'épanouit autant dans les mouvements de groupe du XXème siècle(Dada, surréalisme, OuPeinPo...) qu'en solitaire.
Elle invente des modes d’expressions qui lui sont propres :
• les Pictogrammes qui mêlent calligraphie et idéogrammes ;
• les Reliefs blancs, tableaux sculptés dans le plâtre.
Découvrez ci-dessous les différentes facettes de cette artiste dans notre exposition virtuelle. Chaque œuvre est illustrée par un poème en résonance avec l'univers de l'artiste.
 

Amour

Et l’amour ? Il faut nous laver
De cette crasse héréditaire
Où notre vermine stellaire
Continue à se prélasser

L’orgue, l’orgue qui moud le vent
Le ressac de la mer furieuse
Sont comme la mélodie creuse
De ce rêve déconcertant

D’Elle, de nous, ou de cette âme
Que nous assîmes au banquet
Dites-nous quel est le trompé
O inspirateur des infâmes

Celle qui couche dans mon lit
Et partage l’air de ma chambre
Peut jouer aux dés sur la table
Le ciel même de mon esprit

— Antonin Arthaud, Tric Trac du ciel

Dans l’interminable
Ennui de la plaine,
La neige incertaine
Luit comme du sable.

Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune,
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.

Comme des nuées
Flottent gris les chênes
Des forêts prochaines
Parmi les buées.

Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.

Corneille poussive
Et vous, les loups maigres,
Par ces bises aigres
Quoi donc vous arrive ?

Dans l’interminable
Ennui de la plaine
La neige incertaine
Luit comme du sable.

Paul Verlaine, Romances sans paroles (1874)

Abîme - L'homme

Je suis l'esprit, vivant au sein des choses mortes.
Je sais forger les clefs quand on ferme les portes ;
Je fais vers le désert reculer le lion ;
Je m'appelle Bacchus, Noé, Deucalion ;
Je m'appelle Shakspeare, Annibal, César, Dante ;
Je suis le conquérant ; je tiens l'épée ardente,
Et j'entre, épouvantant l'ombre que je poursuis,
Dans toutes les terreurs et dans toutes les nuits.
Je suis Platon, je vois ; je suis Newton, je trouve.
Du hibou je fais naître Athène, et de la louve
Rome ; et l'aigle m'a dit : Toi, marche le premier !
J'ai Christ dans mon sépulcre et Job sur mon fumier.
Je vis ! dans mes deux mains je porte en équilibre
L'âme et la chair ; je suis l'homme, enfin maître et libre !
Je suis l'antique Adam ! j'aime, je sais, je sens ;
J'ai pris l'arbre de vie entre mes poings puissants ;
Joyeux, je le secoue au-dessus de ma tête,
Et, comme si j'étais le vent de la tempête,
J'agite ses rameaux d'oranges d'or chargés,
Et je crie : " Accourez, peuples ! prenez, mangez ! "

Victor Hugo (1802-1885)

Promenade

Dans ces bois qu’un nuage dore,
Que l’ombre est lente à s’endormir !
Ce n’est pas le soir, c’est l’aurore,
Qui gaîment nous semble s’enfuir ;
Car nous savons qu’elle va revenir. 
Ainsi, laissant l’espoir éclore,
Meurt doucement le souvenir.

Alfred de Musset, Oeuvres posthumes, 1888

Mon coeur saute vers toi

Mon cœur saute vers toi comme un chien vers son maître,
Et je sens que ma vie accourt à fleur de peau;
Tout mon être t'espère, et quand tu vas paraître,
Ma chair te reconnaît au bruit de ton manteau.

Avant que tu sois là, ma chair t'a reconnue ;
Mais alors même enfin que je t'ai dans mes bras,
Mon esprit anxieux doute de ta venue,
Et je ne peux pas croire encor que tu viendras.

Car je te vois trop loin et là-haut, dans la gloire
Dont mon propre respect te nimbe et te défend,
Et je t'aime d'en bas, sans même oser y croire,
Comme j'aimais les dieux lorsque j'étais enfant.

J'ai peur, en m'approchant, des splendeurs où je monte
Parce que mes baisers sont indignes des tiens ;
Ton oeil clément a beau sourire vers ma honte :
Ce qu'il daigne oublier, c'est moi qui m'en souviens.

Plus tu descends vers moi, plus mon cœur te voit haute,
Et lorsque tu t'en vas, c'est un mal presque doux :
II me semble quitter un dieu dont j'étais l'hôte,
Et j'adore mon front qui toucha ses genoux.

Edmond Haraucourt, 1857.1941

Vénus de Milo

Marbre sacré, vêtu de force et de génie,
Déesse irrésistible au port victorieux,
Pure comme un éclair et comme une harmonie,
O Vénus, ô beauté, blanche mère des Dieux !
(…)
Du bonheur impassible ô symbole adorable,
Calme comme la Mer en sa sérénité,
Nul sanglot n'a brisé ton sein inaltérable,
Jamais les pleurs humains n'ont terni ta beauté.

Salut ! A ton aspect le cœur se précipite.
Un flot marmoréen inonde tes pieds blancs ;
Tu marches, fière et nue, et le monde palpite,
Et le monde est à toi, Déesse aux larges flancs !
(…)

Allume dans mon sein la sublime étincelle,
N'enferme point ma gloire au tombeau soucieux ;
Et fais que ma pensée en rythmes d'or ruisselle,
Comme un divin métal au moule harmonieux.

Charles-Marie Leconte de Lisle (1818-1894)

Porte du second infini

L’encrier périscope me guette au tournant
mon porte-plume rentre dans sa coquille
La feuille de papier déploie ses grandes ailes blanches
Avant peu ses deux serres
m’arracheront les yeux
Je verrai que du feu mon corps
feu mon corps !
Vous eûtes l’occasion de le voir en grand appareil
le jour de tous les ridicules
Les femmes mirent leurs bijoux dans leur bouche
comme Démosthène
Mais je suis inventeur d’un téléphone de
verre de Bohême et de
tabac anglais
en relation directe
avec la peur !

Robert Desnos, À Antonin Artaud

Ces heures-là

Ces heures-là nous furent bonnes,
Comme des sœurs apitoyées;
Heures douces et monotones,
Pâles et de brumes noyées,
Avec leurs pâles voiles de nonnes.

Ne valaient-ils donc pas nos rires,
Ces sourires sans amertumes
Vers le lourd passé dont nous fûmes ?
Ah ! chère, il est des heures pires
Que ces heures aux voiles de brumes.

Elles passaient en souriant
Comme des nonnes vont priant 
De lueurs opalines baignées,
Les douces heures résignées.

Va, nos âmes sont encor sœurs
Des heures de l'automne grises,
Dont la pénombre dans nos cœurs
Estompait les vieilles méprises
Et nous ne voyions plus nos pleurs.

Francis Vielé-Griffin 1864-1937

L'aurore

Éveille-toi, ma belle Amie, éveille-toi !
Ta chair de nacre, ta chevelure flamboyante,
Jon sourire ensoleillé et les roses délicats de tes joues,
Le vert hésitant de tes yeux et la pâleur de ta gorge,
Viens ! viens !... Je veux que tu les contemples toi aussi !...
Regarde!... Voici l'aurore.

Emmanuel Aegerter (1883.1945)

À la faveur de la nuit

Se glisser dans ton ombre à la faveur de la nuit.
Suivre tes pas, ton ombre à la fenêtre.
Cette ombre à la fenêtre c'est toi, ce n'est pas une autre, c'est toi.
N'ouvre pas cette fenêtre derrière les rideaux de laquelle tu bouges.
Ferme les yeux.
Je voudrais les fermer avec mes lèvres.
Mais la fenêtre s'ouvre et le vent, le vent qui balance bizarrement
la flamme et le drapeau entoure ma fuite de son manteau.
La fenêtre s'ouvre: ce n'est pas toi.
Je le savais bien.

Robert Desnos, A la Mystérieuse (1926).

Mains

Ce ne sont pas des mains d'altesse,
De beau prélat quelque peu saint,
Pourtant une délicatesse
Y laisse son galbe succinct.
Ce ne sont pas des mains d'artiste,
De poète proprement dit,
Mais quelque chose comme triste
En fait comme un groupe en petit ;
Car les mains ont leur caractère,
C'est tout un monde en mouvement 
Où le pouce et l'auriculaire 
Donnent les pôles de l'aimant
(…) Elles sont maigres, longues, grises,
Phalange large, ongle carré.
Tels en ont aux vitraux d'églises
Les saints sous le rinceau doré,
Ou tels quelques vieux militaires
Déshabitués des combats 
Se rappellent leurs longues guerres 
Qu'ils narrent entre haut et bas.
Ce soir elles ont, ces mains sèches,
Sous leurs rares poils hérissés,
Des airs spécialement rêches,
Comme en proie à d'âpres pensers.
(…)

Paul Verlaine, 1888

Flamme triste

D'où nous as-tu tirés, Seigneur? Que sommes-nous?
Où vont les oiseaux bleus qu'il nous plairait de suivre?
Pourquoi, si l'homme meurt, le condamner à vivre?
Du tombeau, du berceau, lequel est le plus doux?

Serait-il que nos vœux s'achèvent en poussière,
Eux qui de limon seul n'ont pas été pétris?
L'ange qui, les yeux clos, guide nos pieds meurtris
Porte-t-il la clé d'ombre ou l'arme de lumière?

En de lointaines nuits, peut-être ai-je régné
Sur un pays bercé d'incessante musique
Et par un éternel clair d'étoiles baigné.

Mon esprit nageait-il au fil du rêve unique ?
Il n'aurait su prévoir les temps et les milieux
Où je promènerais un feu mélancolique

Dans le cœur le plus tendre et le plus oublieux.

Fernand Mazade1863-1939

La dormeuse

Quels secrets dans son coeur brûle ma jeune amie,
Ame par le doux masque aspirant une fleur?
De quels vains aliments sa naïve chaleur
Fait ce rayonnement d'une femme endormie?

Souffle, songes, silence, invincible accalmie,
Tu triomphes, ô paix plus puissante qu'un pleur,
Quand de ce plein sommeil l'onde grave et l'ampleur
Conspirent sur le sein d'une.telle ennemie.

Dormeuse, amas doré d'ombres et d'abandons,
Ton repos redoutable est chargé de tels dons,
0 biche avec langueur longue auprès d'une grappe,

Que malgré l'âme absente, occupée aux enfers,
Ta forme au ventre pur qu'un bras fluide drape,
Veille; ta forme veille et mes yeux sont ouverts.

Paul Valery (Charmes.)

Invocation

Pour que la nuit soit douce, il faudra que les roses,
Du jardin parfumé jusques à la maison,
Par la fenêtre ouverte à leurs odeurs écloses,
Parfument mollement l'ombre où nous nous taisons.

Pour que la nuit soit belle, il faudra le silence
De la campagne obscure et du ciel étoilé,
Et que chacun de nous entende ce qu'il pense
Redit par une voix qui n'aura pas parlé.

Pour que la nuit soit belle et douce et soit divine
Le silence et les fleurs ne lui suffiront pas,
Ni le jardin nocturne et ses roses voisines,
Ni la terre qui dort, sans rumeurs et sans pas;

Car vous seul, bel Amour, vous pouvez, si vous êtes
Favorable à nos cœurs qu'unit la volupté,
Ajouter en secret à ces heures parfaites
Une grave, profonde, et suprême beauté,

Henri de Régnier (La sandale ailée)

Don du Poème

Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée !
Noire, à l’aile saignante et pâle, déplumée,
Par le verre brûlé d’aromates et d’or,
Par les carreaux glacés, hélas ! mornes encor
L’aurore se jeta sur la lampe angélique,
Palmes ! et quand elle a montré cette relique
À ce père essayant un sourire ennemi,
La solitude bleue et stérile a frémi.
Ô la berceuse avec ta fille et l’innocence
De vos pieds froids, accueille une horrible naissance
Et, ta voix rappelant viole et clavecin,
Avec le doigt fané presseras-tu le sein
Par qui coule en blancheur sybilline la femme
Pour des lèvres que l’air du vierge azur affame ?

Stéphane Mallarmé, Vers et Prose, 1893