Peinture alimentaire et guerre des sexes

Où l'on apprend que l'Art donne faim

Furetante : Pfiouuh ! A la vente d’aujourd’hui, j’ai eu droit à un vrai festival gastronomique.

Pragmatique : Ils servent des petits fours dans les ventes aux enchères maintenant ?

Furetante : Mais non, je te parle de tableaux évidemment !

Tout a commencé à l’arrivée d’une immense toile représentant une langouste XIXème qui trônait, béate, avec ses pattes velues sur un immense plat d’argent. Elle avait vraiment  bonne mine, cette langouste. J’en salivais rien qu’à la voir.

Le commissaire priseur : Ca, c’est de la belle peinture. Mise à prix 200 euros.

Mais le crieur a beau proposer 150, puis 100 puis 50 euros, personne n’en veut.

Le commissaire priseur, voyant un tableau de sardines dans ce qui reste à vendre apostrophe la salle :

- Ah, vous ne voulez pas de ma langouste ?! Bon, eh bien, on lui rajoute de la sardine.

Peine perdue, la salle reste amorphe.

- Vous n’en voulez toujours pas ? Pourtant, on est resté maritime ! Allez, qui veut un déjeuner bien iodé ?!

 Enfin une enchérisseuse se dévoue et lève le doigt.

- Ah enfin, une femme qui aime le poisson !. Elle va phosphorer, je ne vous dis que cela.

Saisi par une brusque illumination, le commissaire priseur tente de jouer l’opposition des sexes pour ranimer les enchères.

- Messieurs, fait-il en s’adressant à la cantonade à la gent masculine. Vous allez le regretter. Ces poissons-la, c’est une vrai cure d’intelligence

- Allez, Maître, vous allez les  faire passer pour des demeurés si vous continuez, dit en riant la dame aux poissons.

- Pas de regrets, messieurs ? Allez, adjugé à la dame!

Derrière moi, quelqu’un ricane:

- Faut bien être une femme pour se laisser piéger comme cela par ce beau parleur.

Sa compagne lui envoie un coup de coude dans les côtes:

- Tu n’y connais rien, les sardines, c’était un Levy-Dhurmer.

- Et pourquoi, tu l’as pas acheté, madame je sais tout ? siffle l’homme, vexé.

La salle se calme un peu et la vente se poursuit, sans grands éclats.

Après quelques enchères arrive un étonnant tableau XIX représentant une assiette garnie d’une côte de bœuf. La viande est bien saignante, on dirait presque une photo couleur.

Le commissaire priseur beugle :

- Ca, c’est pour les carnivores On a bien vu que vous n’aimiez pas le poisson, messieurs, peut être que vous préférerez la viande ! !  Même si ce n’est pas vraiment de la bonne peinture !

Malgré ou ce qu'il vient de dire, les enchères s’emballent et ne faiblissent pas. Et ce sont les hommes qui mènent le jeu.

Le commissaire priseur exulte:

- On voit que vous aimez mieux ça, le bifteck, ça tient bien au corps. De la vraie nourriture d’homme.

Bientôt, il ne reste que deux enchérisseurs en lice.

Le commissaire priseur fait monter la tension:

- Allons, messieurs, affrontez-vous. C’est un combat de taureaux !

Une voix anonyme dans la salle: 

- Dites Maitre, elle est casher votre viande ?

- Bien sur, rigole le commisaire priseur, et elle est meme hallal, comme ça, pas de jaloux.

Enfin, le marteau tombe sur une dernière enchère.

Le commissaire priseur s’exclame: 

- Adjugé au Monsieur. Maintenant qu’il a quelque chose à mettre au mur, il peut ouvrir un restaurant. Ça fera saliver les clients.

L’acheteur, un marchand de tableaux bien connu se lève et, l’oeil moqueur, lance à la canonnade :

- Mais vous me connaissez, Maître, moi, je n’aime qu’une seule chose : la peinture alimentaire !

Furetante : Bref, quand je suis rentrée à la maison, j’avais rudement faim.

 


Huber, Nature morte à la langouste