I. Un artiste de formation classique, nourri de lumière méridionale
Né à Genève en 1877, Alméric Lobel-Riche grandit dans une famille française originaire du Midi. Il étudie aux Beaux-Arts de Montpellier, puis à Paris, dans les ateliers de Léon Bonnat, Antoine Calbet et Paul Saïn.
Ces maîtres lui transmettent le goût du dessin exact, de la lumière méditerranéenne et de la présence humaine, valeurs qu’il considérera toute sa vie comme un socle moral.
Dès 1903, il expose au Salon des Artistes Français, où son dessin précis et expressif attire l’attention. Les années suivantes, il collabore à la presse satirique — Le Rire, L’Assiette au beurre, La Baïonnette — et affine un style nerveux, observateur, souvent teinté d’ironie.
Avant la guerre, il apparaît déjà comme un dessinateur d’une rare intelligence du regard : un artiste qui cherche la vérité de la figure plus que l’effet décoratif.
II. 1914-1918 : la guerre comme tournant moral
Mobilisé dès 1914, Lobel-Riche vit la guerre au plus près des hommes. Dessinateur attaché à l’armée, il observe les tranchées, les prisonniers, les blessés.
De ces années naissent trois suites gravées majeures : Les Poilus (1916), Les Captifs (1917) et Les Gueules cassées (1918).
Ces planches, à l’eau-forte et au burin, comptent parmi les témoignages les plus poignants de la Grande Guerre. La lumière s’y fait austère, le trait, incisif. La compassion de Lobel-Riche est totale mais sans emphase : il montre les visages et les corps avec une dignité bouleversante.
L’expérience du front change définitivement son art. La gravure devient le médium du vrai, un espace de silence où se mesure la condition humaine.
III. La gravure, une éthique du regard
(Encadré)
C’est vers 1910 que Lobel-Riche découvre la gravure sur cuivre, d’abord par curiosité technique, puis comme un engagement esthétique.
Le cuivre impose lenteur, précision et irréversibilité : un langage qui correspond à sa quête de probité.
« La plaque me résiste, elle juge », dira-t-il plus tard.
Après la guerre, cette discipline devient pour lui une éthique du regard.
Chaque trait mordu à l’acide porte la trace d’une décision, chaque ombre révèle la densité d’une émotion contenue.
La gravure lui offre une écriture de la vérité : ni repentir, ni charme, mais un dialogue entre la main et la matière, entre la lucidité et le désir.
Dans ses suites illustrant Les Fleurs du Mal, Don Juan ou Carmen, la morsure du cuivre devient métaphore de la passion.
Là où la peinture séduit, la gravure pense ; là où le dessin suggère, le métal interroge.
Cette rigueur morale fera de Lobel-Riche l’un des plus grands graveurs-illustrateurs de la France de l’entre-deux-guerres.
IV. L’érotisme : la beauté comme conscience
Dans les années 1920-1930, Lobel-Riche illustre plusieurs chefs-d’œuvre de la littérature érotique et poétique : Les Fleurs du Mal (1923), Carmen (1925), Don Juan (1927), La Fille Élisa (1928), Les Contes drolatiques (1931).
Il s’y impose comme un maître du nu grave, allié à une virtuosité technique rare.
Chez lui, la chair n’est jamais objet : elle est lieu de pensée, surface du sentiment et de la vulnérabilité.
Son érotisme, souvent rapproché de celui de Félicien Rops ou de Louis Legrand, s’en distingue par sa pudeur lucide.
Lobel-Riche interroge la relation entre regardant et regardé : le peintre, le modèle, le lecteur et le spectateur sont placés dans une même tension morale.
L’érotisme n’est pas provocation mais responsabilité du regard — celle de voir sans posséder.
V. Fès 1919 : un orientalisme de vérité
Les recherches récentes et l’examen d’estampes conservées dans des collections particulières permettent désormais d’établir qu’Alméric Lobel-Riche a séjourné au Maroc, à Fès, en 1919.
Plusieurs gravures en portent la trace explicite : Un lépreux, Fès 1919, Le mendiant, et Le carillon de Bou-Anania.
Toutes témoignent d’une observation directe et d’une connaissance précise des lieux.
Le carillon de Bou-Anania
Cette eau-forte monumentale représente la médersa Bou-Inania, identifiable à son grand arc et au minaret qui domine la ruelle. La composition, en contre-plongée, déploie une foule dense sous la lumière écrasante du Sud.
Ici, Lobel-Riche observe plus qu’il n’interprète : il restitue la vibration de la pierre et la lenteur des corps, sans exotisme.
Les figures de la misère
Le mendiant et Un lépreux sont des études d’une intensité bouleversante. Les corps sont assis, isolés, saisis dans le silence. Le burin souligne la tension des muscles, la lumière découpe les plis du burnous.
Ces planches prolongent directement l’esprit des Gueules cassées : la même compassion, la même pudeur, transposées sur d’autres visages.
Lobel-Riche y trouve, dans les rues de Fès, une humanité semblable à celle des blessés du front : dignité dans la souffrance, grandeur dans l’abandon.
Un orientalisme humaniste
Ces œuvres marquent un tournant. L’Orient n’est plus ici décor ou fantasme, mais terrain moral.
Le regard de Lobel-Riche n’est ni celui du conquérant ni celui du rêveur : c’est celui d’un homme revenu de la guerre, en quête de lumière.
La pauvreté qu’il montre n’a rien de pittoresque ; elle relève d’une fraternité silencieuse.
Son orientalisme, bref mais sincère, est une méditation sur la survie, la lumière et la dignité.
Ce séjour marocain, confirmé par les inscriptions autographes de 1919, éclaire d’un jour nouveau l’ensemble de son œuvre : il en révèle la continuité humaniste et l’unité intérieure.
VI. La maturité du graveur humaniste
Les années 1920-1930 consacrent Lobel-Riche comme illustrateur et graveur majeur.
Sa technique, mêlant burin, eau-forte et aquatinte, atteint un équilibre parfait entre rigueur et fluidité.
Ses suites littéraires séduisent les bibliophiles par la force du trait et la profondeur psychologique.
En 1930, il est fait chevalier de la Légion d’honneur.
En 1937, il reçoit la médaille d’or à l’Exposition universelle de Paris.
Son atelier parisien demeure actif jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, puis le silence s’installe peu à peu.
Lobel-Riche meurt à Paris en 1950, laissant une œuvre dense, exigeante, profondément cohérente.
VII. Héritage
Lobel-Riche occupe une place singulière dans la gravure française du XXᵉ siècle : celle d’un artiste pour qui la beauté n’est jamais dissociée de la lucidité.
Son œuvre, traversée par la guerre, l’éros et la compassion, témoigne d’une continuité rare entre la main, le regard et la conscience.
Du front aux ruelles de Fès, du corps blessé au corps aimé, il n’a cessé d’explorer les visages du réel.
Ses estampes et dessins, conservés au musée d’Orsay, à la Bibliothèque nationale de France, au musée de l’Armée, au musée des Beaux-Arts de Dijon et au Petit Palais de Genève, redonnent à la gravure son rôle d’art moral et poétique : un espace où le trait devient mémoire et justice.
Bibliographie indicative
– Catalogue du Salon des Artistes Français, 1903-1914.
– Lobel-Riche, graveur et illustrateur, Galerie Sagot-Le Garrec, Paris, 1953.
– Lobel-Riche, dessins et eaux-fortes, Galerie de l’Institut, 1977.
– Bénézit, éd. Gründ, vol. 8, 2006.
– Archives de la BnF, Département des Estampes et de la Photographie.
– Estampes Le carillon de Bou-Anania, Le mendiant et Un lépreux, Fès 1919, collections particulières.