Formation et premières années au Japon

Née en 1923 à Karafuto — l’actuelle île de Sakhaline, alors sous administration japonaise — Shizu Shimada reçoit sa première formation artistique à la Private Women’s School of Fine Arts (aujourd’hui Joshibi University of Art and Design), dont elle sort diplômée en 1942, en pleine deuxième guerre mondiale. 

Dans le Japon des années 1940, où les femmes peintres demeurent rares, cette institution féminine joue un rôle décisif pour la jeune artiste : Shimada y acquiert à la fois une solide culture plastique et la conscience d’un destin artistique indépendant. Elle poursuit ensuite des études d’histoire de l’art à la Waseda University auprès du critique et historien Yaichi Aizu, qui l’initie à une lecture esthétique des avant-gardes occidentales.

Arrivée à Paris et découverte de l’abstraction européenne

En 1958, Shimada s’installe à Paris, où elle demeurera plus de vingt ans. Elle y découvre une capitale en pleine effervescence artistique : l’abstraction lyrique, l’art informel et les recherches géométriques coexistent alors dans un foisonnement créatif sans précédent. 

Ses premières œuvres parisiennes — notamment Espace of Bluish Purple (1963) — traduisent cette confrontation : des toiles sombres, denses, où la couleur est travaillée en profondeur. On y reconnaît l’influence des grands courants de l’abstraction européenne d’après-guerre, mais également un rapport intérieur à la matière hérité de la tradition japonaise du geste et du vide.

Les années 1970 : rigueur géométrique et langage du signe

Autour de 1970, son œuvre connaît une inflexion majeure. Shimada abandonne la pâte épaisse pour une peinture géométrique et architectonique, où le dessin prime sur la matière. Les séries Sans titre (1973-74), Exotic Typography, Blue Symphony ou Head of Green Area (1977) marquent cette évolution. Lignes claires, aplats pastel, équilibre entre transparence et précision : l’artiste y invente un vocabulaire formel proche du constructivisme, tout en y introduisant une dimension méditative. Les titres évoquent souvent la musique ou l’écriture — Blue Symphony, Typography — comme si la peinture devenait une partition. 

Cette période, largement représentée par ses lithographies, correspond à la maîtrise de son style : une abstraction pensée comme langage, à mi-chemin entre l’ordre occidental et la sensibilité japonaise de l’espace.

Les années 1980 : retour du mouvement et de la fluidité

Dans les années 1980, Shimada assouplit ses compositions. Les structures rigides s’animent, les lignes ondulent, la couleur s’éclaircit. Des œuvres comme Celestial Movement (1984) ou Elegant Conversation (1987) témoignent d’une maturation poétique : la géométrie cède la place à une calligraphie libre, traversée de rythmes et d’accents chromatiques. Le bleu domine, porteur d’une sensation d’espace intérieur. 

Cette décennie marque aussi un retour plus affirmé vers la technique du pastel et de l’aquarelle, que l’artiste maîtrise avec une légèreté toute orientale.

Les années 1990 : synthèse et éclat

À partir de 1990, Shimada déploie une écriture picturale plus spontanée et colorée. Rencontre, Love (1992) ou Navigation (1993) révèlent une synthèse lumineuse : les lignes noires rappellent la calligraphie japonaise, tandis que les taches de couleur forment des réseaux proches du vitrail ou du tissage.

Shizu Shimada. Composition sur fond mauve.

Cette phase tardive, caractérisée par des compositions ouvertes et un chromatisme éclatant, apparaît comme la conclusion d’une longue quête d’harmonie entre rigueur et liberté. L’artiste y atteint une forme d’équilibre intérieur : la peinture devient un lieu de rencontre entre les cultures, mais aussi entre le signe et l’émotion.

Une femme artiste dans le dialogue franco-japonais

La trajectoire de Shizu Shimada est exceptionnelle à plus d’un titre. Formée dans une école féminine au Japon pendant la guerre, puis installée à Paris dès 1958, elle fait partie des très rares femmes japonaises à avoir bâti une carrière internationale dans la seconde moitié du XXᵉ siècle. À la différence des artistes masculins souvent regroupés en écoles ou en mouvements, elle mène une recherche solitaire, sans manifeste ni appartenance revendiquée. Cette discrétion lui permet de développer un langage autonome, nourri par l’observation et la lente évolution des formes. 

Son œuvre, partagée entre peinture et gravure, témoigne d’un dialogue constant entre Orient et Occident : la construction rationnelle empruntée à l’art européen s’y conjugue à une perception japonaise du rythme, du souffle et du vide.

Collections et postérité

Les oeuvres de Shizu Shimada sont aujourd’hui présentes  dans les collections du Museum of Modern Art de Tokyo et du Yokosuka Museum of Art, qui prévoit une exposition de ses estampes. Elles passent régulièrement  en vente au Japon (Mainichi Auction Inc.) et en Europe, confirmant l’intérêt croissant pour cette artiste à la croisée des deux mondes. En 2010, l'Espace Bergruen lui consacre une exposition retrospective, Paris-Shizu Shimada-Hommage .

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