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Une lacune dans l’enseignement artistique

Les peaux noires ne sont pratiquement pas étudiées dans les écoles d’art au XVIIIème siècle, ni en modèle vivant ni en cours de portrait. La situation change légèrement au XIXème, où l’on commence à penser qu’il devient possible, sur un plan artistique, d’intégrer les peux noires dans la "grande peinture" autrement appelée peinture d'histoire. Mais l'enseignement du XIXème reflète les opinions de l'époque. Les professeurs partent du principe que les sujets à la peau noire seront secondaires dans les compositions, et utilisés comme contraste pour mettre en valeur les autres carnations ou les autres personnages du tableau. Les techniques transmises sont donc plutôt frustes, ne visant pas à mettre les carnations noires en valeur pour elles-mêmes.

La réflexion sur les techniques picturales évolue cependant au cours de ces deux siècles sous l'influence de deux groupes. 

  • Le premier, autour des peintres romantiques comme Géricault et Delacroix, cherche soit à impressionner le public blanc soit à le sensibiliser à l'injustice. 

Delacroix, dans son immense tableau La mort de Sardanale joue volontairement des contrastes que lui permet sa représentation d'un guerrier à la peau noir égorgeant un cheval blanc.

La mort de Sardanapale. Détail. Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

 

Le Radeau de la Méduse de Géricault représente les survivants du naufrage du navire La Méduse et place un homme noir au centre de sa composition. 

Photo (C) Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Angèle Dequier

 

L'autre groupe rassemble les peintres qui n'ont pas été formatées par l'enseignement académique auquel ils n'ont pas accès. Ce sont principalement des femmes. Elles se montrent sensibles aux défis techniques de la représentation d’une personne noire pour elle-même et non comme faire-valoir. Le Portrait de Madeleine de Marie-Guillemine Benoist, avec ses glacis est une prouesse technique autant qu’un changement d’optique radical dans le mode de traitement du sujet.

Portrait de Madeleine. Photo (C) Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Angèle Dequier

 

La relation à la lumière

Les peaux noires réfléchissent la lumière différemment des peaux claires. Mais, pour capturer ce jeu lumineux, les peintres occidentaux ont développé deux manières de capturer leurs reflets. Ces modes de peinture  se répondent encore de nos jours.

1. Une seule technique pour toutes les carnations

En premier lieu, les peintres réfléchissent aux peaux noires comme si elles ne différaient des peaux blanches que par le coloris. Ils utilisent donc la même technique : une teinte de base pour la carnation, une teinte plus foncée pour figurer les ombres et une teinte plus claire pour figurer les reflets lumineux.

Portrait d'un homme noir Photo (C) musée du quai Branly - Jacques Chirac, Dist. RMN-Grand Palais / Claude Germain

La maîtrise de cette technique s'accompagne progressivement d'une utilisation plus complexe des pigments. Les passages entre plages colorées deviennent plus subtils, plus de camaïeux sont utilisés pour enrichir les rendus. Les artistes passent plus de temps à essayer de rendre les spécificités des peaux noires. Ils en viennent à utiliser également pour celles-ci les glacis. Ces couches de peinture transparente additionnelle permettent des effets de lumière tout en accentuant la profondeur. Leur usage a mis longtemps à être adapté aux peaux noires, car les effets de transparence sur une base foncée sont plus difficile à maitriser que sur une base claire.

2. Une technique dédiée à l'essence des peaux noires

En opposition à cette première approche, se trouvent les peintres qui reconnaissent que, puisque les peaux noires réfléchissent la lumière différemment des peaux claires, il faut utiliser de nouvelles techniques picturales. Il y a sur les peaux noires des reflets satinés, ou de qualité métallique, qui leur sont propres. Les peintres commencent à raffiner la matière picturale qu’ils emploient pour peindre les carnations. Ils utilisent une base de terres d’ombre brûlée et de brun Van Dyck qu'ils enrichissent et soulignent avec des pointes de bleu outremer ou de magenta. Les glacis sont eux aussi travaillés avec des teintes improbables comme le violet pourpre ou le vert Véronèse. Cette superposition de glacis colorés en bleu rouge ou violet sur une base brun-noir permet de restituer/ capturer les reflets naturels de la peau noire.

Cet enrichissement technique est lié au changement du regard du peintre sur la couleur qui s'est effectué au début de XXème siècle, autour du fauvisme.

Les diverses approches selon l'intensité des carnations

La diversité des carnations, allant des teintes les plus sombres aux peaux plus claires, nécessite pour le peintre une grande inventivité alliée à une grande justesse du regard.

1. La peau noire la plus sombre : rendre sa profondeur et sa luminosité

Les peaux très sombres constituent un défi qui sollicite la créativité du peintre. Souvent qualifiées d’ébène ou de noir bleuté par les artistes, ces carnations présentent une interaction spécifique avec la lumière. Les ombres peuvent paraître moins marquées que sur des peaux claires, car la lumière est absorbée par la surface sombre. Les reflets créent un contraste parfois brutal avec les zones d’ombre. Il faut beaucoup d’attention pour éviter un rendu plat ou caricatural.

Benoît Desprey. L'homme à la veste verte.

Les ombres sur une peau très sombre sont rendues, plus que par des tons bruns profonds, par des violets, des verts émeraude ou des bleus nuit. Sur les zones où la lumière se reflète intensément (front, joues, nez), les artistes utilisent des tons gris perle, blanc cassé, ou même argentés pour suggérer l’éclat.

2. Peaux métissées ou noires claires : restituer la richesse des modelés

Les peaux métissées ou plus claires offrent une palette chromatique plus variée que les carnations très sombres, et peuvent pour cela paraître plus aisé à représenter. S’il est vrai qu’il est plus facile de leur appliquer des techniques picturales occidentales traditionnelles, les grandes variétés de ton constituent des écueils pour les artistes. Les ombres et les reflets doivent être traités avec des camaïeux de bruns, d’ocre rouge, et de jaunes dorés pour capturer les nuances naturelles de la carnation. Le risque est de créer des contrastes trop abrupts ou artificiels qui risquent de durcir les traits.

Le rapport du sujet au fond

L'intégration harmonieuse d'un personnage à la peau noire dans un fond pictural pose des questions de composition et de contraste. Un fond trop sombre risque d'engloutir la figure, tandis qu'un fond trop clair peut créer un contraste excessif, détournant l'attention du premier plan du tableau. Les artistes doivent donc équilibrer les valeurs tonales pour assurer que la figure se détache tout en restant en harmonie avec l'ensemble de la composition.
L'utilisation de couleurs complémentaires permet de créer une cohésion visuelle entre le sujet et son environnement. Ces fonds évitent de noyer le sujet dans un contraste trop fort, tout en enrichissant la composition. 
Les solutions trouvées diffèrent selon les époques et les types de carnation. Les fonds sur lesquels se détachent des sujets à la peau sombre sont très travaillés. Les teintes employées sont nombreuses, avec des tonalités plutôt froides. Les touches de couleur sont parfois traitées de manière entrecroisée. 

Charles La Salle. Soleil, Tamahine Moana.


Pour mettre en valeur les carnations métissées, les artistes privilégient souvent des fonds plus unifiés, aux tons neutres ou chauds.

Conclusion

La peinture des peaux noires en Occident a posé des défis techniques spécifiques aux artistes, les obligeant à affiner, au fil des siècles, leur compréhension de la lumière, des couleurs et de la composition. Aujourd’hui, toutes ces techniques constituent un savoir bien documenté, à la disposition des artistes dès le début de leurs études d’art. C’est ainsi qu’un artiste comme Kehinde Wiley dans son portrait de Barak Obama peut faire preuve d’une grande liberté. Il sait et peut puiser dans le fond de la peinture traditionnelle occidentale, notamment pour la composition de ses glacis colorés, pour soutenir son inspiration personnelle.

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