DE LA PATAPHYSIQUE A L’OUPEINPO

Issu du collège de Pataphysique, l’OuPeinPo (Ouvroir de la Peinture Potentielle) est un groupe d’artistes qui s’efforce de cartographier toutes les démarches de création artistique possibles en alliant méthode scientifique et gaîté potache du «rapin», cet apprenti peintre du XIXème connu pour ses farces turbulentes.

Ces travaux permettent de mieux appréhender le sens de l’art ainsi que la nature de l’art contemporain.

Qu’est-ce que la pataphysique ?

Au commencement, il y eut la pataphysique. Alfred Jarry en révèle l’existence en 1898, dans son ouvrage Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien. C’est indubitable, la pataphysique est LA science par excellence. Elle a pour but de déterminer l’éventail de tous les possibles dans tous les domaines. Mais curieusement, 50 ans s’écoulent avant que ne soit fondé en 1948 le Collège de Pataphysique qui est chargé de sa mise en application. Celui-ci voit le jour le 22 palotin 75, très exactement, selon le calendrier des pataphysiciens, une mise en abîme ubuesque du calendrier révolutionnaire.

Le collège de Pataphysique se dévoue depuis corps et âme au rayonnement de cette « science des solutions imaginaires », à travers ses publications et les travaux de ses nombreux Ouvroirs Potentiels. Ceux-ci sont des commissions dont les membres « oeuvrent »  à élaborer toutes les virtualités potentielles d’une spécialité.
Chaque domaine de l’expérience humaine, en effet, a le droit de bénéficier de la pataphysique. Premier né, le célèbre OuLiPo, (Ouvroir de Littérature Potentielle), suivi de près par l’OuLiPoPo, (Ouvroir de Littérature Policière Potentielle), apporte à la littérature française le souffle dynamisant de nouvelles solutions créatrices.
La peinture, considérée dans sa plus vaste extension, bénéficie aussi de son ouvroir, l’OuPeinPo.

Genèse de l’OuPeinPo 

L’OuPeinPo est né le 5 novembre 1964. Parmi les participants, on note les noms d’Aline Gagnaire, Jean Dewasne et Jacques Carelman. Après une période de fonctionnement par intermittences, il est ranimé en décembre 1980 par François Le Lionnais, Thieri Foulc et Jacques Carelman, que rejoignent ensuite Gagnaire et Dewasne.


Jacques Carelman. Cachet de l'OuPeinPo©oupeinpo.tristanbastit.fr

Le nombre des membres de l’OuPeinPo s’enrichit continuellement que ceux-ci soient des artistes en activité (Tristan Bastit, Alastair Brotchie, Olivier O. Olivier,etc) ou aient le statut de « quasi membre » comme les « Demoiselles Cassettes », cassettes audio qui servaient à l’enregistrement des séances de l’Ouvroir.

A quoi sert l’OuPeinPo ?

Les objets d’étude de l'OuPeinPo sont les lois qui président à l’élaboration d’une œuvre, et non l’œuvre elle-même, qui arrive par surcroît. Un samedi par mois, ses membres complètent une liste à croissance exponentielle des méthodes permettant de créer une œuvre d’art. Ces façons de créer appelées « contraintes », sont ensuite parfois mises en application par les membres, si toutefois elles sont réalisables.


Réunion des membres de l'OuPeinPo ©oupeinpo.tristanbastit.fr/

La peinture à l’aveugle, la peinture sous dictée ont ainsi permis d’intéressantes réalisations. La peinture sur gaz de Jean Dewasne reste dans le domaine des impossibilités, mais l’Oupeinpo ne désespère jamais.
L’OuPeinPo est fier d’être le seul organisme dans l’histoire de l’Art à avoir découvert plus d’une centaine de mouvements artistiques avant même qu’ils n’aient commencé à exister.

Le Grand Œuvre de l’OuPeinPo

Le Grand Oeuvre de l’OuPeinPo est un tableau, non pas un tableau de chevalet, mais un fichier de type Excel avant la date.

  • En lignes horizontales sont entrés les éléments concrets qui constituent le pein d’OuPeinPo: la forme, la couleur, le trait, le pinceau, le support, etc.
  • En colonnes verticales figurent les structures mathématiques qui inspirent les contraintes possibles: l’appartenance, la tangence, la soustraction, la symétrie, etc.
  • Chaque intersection donne le résultat à obtenir: un processus de création sous contrainte.
    Par exemple (fictif) le croisement de « pinceau » et « soustraction » pourrait donner « peinture sans pinceau ». 


Le Grand Oeuvre de l'OuPeinPo, dit aussi Tableau aux mille colonnes.©oupeinpo.tristanbastit.fr

Ce recensement représente une tâche immense, mais qui serait restée incomplète si les Oupeinpiens n’y avaient pas intégré un deuxième groupe de lignes horizontales: celui de la sensibilité. Le Grand Oeuvre voit s’ajouter alors nombre d’entrées horizontales prenant en compte tout ce qui est dans l’âme et l’oeil du peintre ou du spectateur.

Enfin, en 2000, au bout de 20 ans de cette exploration déjà gargantuesque, l’OuPeinPo décide de donner au Grand Oeuvre son troisième groupe de lignes horizontales : il s’agit de réincorporer l’intention, le message de l’œuvre d’art. Ainsi, l’OuPeinPo peut traiter comme elles le méritent les « soustractions de solennité » et autres « multiplications de satire sociale ».

Quelques manipulations Oupeinpiennes

Il est impossible de détailler tous les exemples de réalisations sous contraintes inventées et explorées par l’OuPeinPo. Mais s’amuser à s’y plonger est un exercice délectable.

Certaines de ces contraintes semblent très simples. Les « tableaux à couleur mesurée », par exemple, contiennent une proportion déterminée à l’avance de chaque couleur à employer. Simple ? En théorie seulement : pour réaliser le collage, Kangourous dormants, Aline Gagnaire a été obligée de peser chaque découpure de papier sur une balance de pharmacien pour déterminer les poids respectifs des couleurs!


Aline Gagnaire, Kangourous dormants©oupeinpo.tristanbastit.fr
Contrainte: Soit une surface à peindre, x en cm2. S’il faut n grammes de couleur pour couvrir 1cmon utilisera nx grammes, ni plus ni moins.

D’autres contraintes sont réjouissantes : Jack Vanarsky a réalisé un plan de Paris pour que le périphérique soit redressé en deux voies rectilignes au lieu de faire le tour de la capitale.
Certaines contraintes peuvent paraître obsessionnelles : François Morellet, Oupeinpien anticipatif (c’est-à-dire pratiquant spontanément les contraintes Oupeinpiennes sans avoir au préalable adhéré au mouvement, comme Arcimboldo par exemple) réalise des tableaux en répétant à l’infini le mot NON, ou en répartissant 40 000 carrés en fonction des numéros pairs ou impairs d’un annuaire téléphonique.

 
François Morellet, Répartitions aléatoires©Centre Pompidou

D’autres contraintes peuvent sembler inquiétantes: dans son tableau La femme à Fontana, Aline Gagnaire referme à l’aiguille les célèbres fentes des tableaux de Fontana. 

Certaines contraintes enfin peuvent avoir des déclinaisons quasi kaléidoscopiques comme la « contrainte par bord », qui consiste à s’intéresser seulement aux bords des tableaux.  Comment assembler ceux-ci ? Ces bords appartiennent-ils à une forme carrée, triangulaire ou même ronde ? Naissent ainsi des techniques aux noms évocateurs comme le « Morpholo », le « Taquinoïde » ou la « picturogénèse bitangentielle » (travail sur les vides entre les bords horizontaux ou verticaux ). Cette réflexion sur les bords, étendue au concept de puzzle, permet aux Oupeinpiens de créer le M.O.U. (Module OupeinPien Universel).

 

Les travaux de l’OuPeinPo, à travers l’alliance d’une approche structurée et d’une création foisonnante, donnent à réfléchir sur la définition du goût artistique, la démarche créatrice, et à mieux comprendre les avancées méthodologiques et conceptuelles de l’Art au XXème siècle. Par extension, permutation et translation, ces travaux permettent de traquer les idées reçues voir de décrypter les potentielles escroqueries intellectuelles du monde de l’Art.

 

Sources :

- Site : Oupeinpo. Un aperçu de 25 ans de travaux de l’Ouvroir de Peinture Potentielle.

- Oupeinpo. Du potentiel dans l'art
Textes réunis et mis au point par Thieri Foulc.
Éditions du Seuil, 2005 - 221 pages