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Le cadavre de Pier Paolo Pasolini
Signé du prénom et dédicacé "Pour Pierre, Martha". Titré au dos "Le cadavre de Pier Paolo Pasolini" et daté du "12 décembre 1984".
Étendu sur un drap, le corps de Pier Paolo Pasolini repose avant l'autopsie. Cette œuvre double face a été créée d'après les photos diffusées dans la presse en novembre 1975. Ce tableau est présenté en accrochage avec une huile sur toile représentant une fête à Venise Place Saint-Marc.
Cette œuvre fait partie de la collection de Pierre Spivakoff, metteur en scène de renom proche de Martha Kuhn-Weber.
Dans Le cadavre de Pier Paolo Pasolini (1984), Martha Kuhn-Weber transforme une image documentaire insoutenable — une photographie d’autopsie — en une vision picturale profondément habitée. L’enjeu n’est pas de reproduire le réel, mais de lui faire subir une métamorphose. Le corps devient apparition, blessure de mémoire, trace humaine au bord de l’effacement.
La figure, traitée sur un support de bois laissé largement visible, semble à la fois émerger et se dissoudre dans la matière. Les stries verticales du fond agissent comme une trame organique, qui traverse l’image. Les tons blanchâtres, gris, rosés et rouges composent une chair instable, comme si le corps passait du visible au spectral. Cette instabilité formelle donne à l’œuvre sa force : elle ne montre pas la mort comme une évidence figée, mais comme une secousse intérieure.
Le lien avec l’expressionnisme allemand est essentiel. Kuhn-Weber appartient à une culture où la déformation elle sert à faire apparaître une vérité plus profonde que la ressemblance. Comme chez de nombreux expressionnistes, le corps devient le lieu d’une intensité psychique, d’un désarroi existentiel, d’une violence du monde inscrite dans la forme même. On peut aussi percevoir, en arrière-plan, l’héritage de la Neue Sachlichkeit allemande par la frontalité du sujet et par une certaine dureté du regard — mais ici, cette objectivité est rompue par la matière, par l’ébranlement du trait, par l’émotion.
Le choix de Pier Paolo Pasolini n’est pas anodin. Figure majeure de la pensée critique, poète, cinéaste et intellectuel engagé, Pasolini incarne une parole lucide, dissidente, exposée. En s’emparant de son cadavre, Kuhn-Weber interroge ce qui subsiste d’un être après la violence, et ce que l’art peut encore sauver d’une disparition publique. Elle fait du corps meurtri non pas un spectacle, mais un lieu de méditation tragique.
Il est possible de voir sur internet la photographie de l'autopsie de Pier Paolo Pasolini qui a inspiré Martha Kuhn-Weber. Cependant, cette image est extrêmement perturbante et doit être regardée uniquement par des internautes avertis.
Retrouvez ce tableau dans notre exposition virtuelle consacrée aux oeuvres de Martha Kuhn-Weber provenant de la collection Spivakoff et s'intitulant : Martha Kuhn-Weber. Figures sur bois (1980-1989).
Pour en savoir plus sur l'artiste, lire notre article de blog qui évoque son ancrage dans l'histoire de l'art : Martha Kuhn-Weber et l'expressionnisme allemand : une résonance à contre-voix