Pierre Spivakoff, un homme de théâtre au regard très sûr

Pour Pierre Spivakoff, la scène théâtrale engage tout à la fois la voix, le corps, l’espace et l’image. de théâtre intense, diverse et profondément habitée. Comédien, metteur en scène, adaptateur, auteur, pédagogue, il développe une œuvre de scène portée par le goût des textes de caractère, des personnalités d’exception et des univers fortement dessinés.

À Paris, il crée avec Bernard Da Costa le café-théâtre Le Royal, boulevard Raspail, puis accompagne l’ouverture d’autres lieux où il met en scène Feydeau, Ionesco, Dumas, Rachilde, Molière ou Corneille. Dès ces premières années s’affirme une sensibilité très reconnaissable : sens de la présence, attention au rythme de la parole, goût du personnage, intelligence de l’espace scénique.

Une séquence décisive s’ouvre en 1972 au café-théâtre Le Sélénite, rue Dauphine, avec L’Aveu de Sarah Bernhardt, présenté dans un décor de Saurel, et porté par Spivakoff lui-même dans le rôle principal. En 1973, il y associe Du Théâtre au Champ d’Honneur. De cet assemblage naît Délirante Sarah, spectacle qui représente la France dans plusieurs festivals européens, notamment à Rome, Belgrade et Berlin. À la demande de Pierre Spivakoff et de Saurel, Claude Sainval, directeur de la Comédie et du Studio des Champs-Élysées, rouvre alors le Studio et leur confie sa transformation complète. Délirante Sarah y rencontre un succès éclatant dès janvier 1974.

En 1975, Pierre Spivakoff signe l’un de ses gestes les plus marquants avec la version française du Rocky Horror Show au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont il est à la fois coadaptateur, metteur en scène et interprète principal. 

 

Suivent L’Homme aux camélias au Théâtre La Bruyère, puis Monsieur Vénus de Rachilde au Théâtre des Mathurins, deux spectacles où il tient également le rôle-titre. En 1989, il joue dans Opérette de Gombrowicz sous la direction de Jorge Lavelli au Théâtre de la Colline. En 1997, il met en scène Le Fétichiste de Michel Tournier au Théâtre de la Huchette.

À cette activité de scène s’ajoutent l’écriture, la réalisation du film Frayeur, et un engagement durable dans la transmission. Pierre Spivakoff ouvre une classe de théâtre à l’American Center boulevard Raspail, où il enseigne pendant une dizaine d’années, avant de poursuivre cet enseignement dans le 10ᵉ arrondissement de Paris puis dans le cadre de formations destinées à des avocats et à des personnalités publiques.

Auteur de Sarah Bernhardt vue par les Nadar, publié en 1997 aux éditions Herscher, Pierre Spivakoff laisse l’image d’un homme de théâtre complet, porté par la scène, la voix, la mémoire et le style. Ce parcours donne toute sa profondeur à son regard de collectionneur : un regard formé par la présence, capable d’accueillir dans les œuvres la même intensité que dans les grandes apparitions scéniques.

Ce parcours éclaire la qualité de son regard. Chez Spivakoff, l’art du théâtre nourrit une attention très fine à la présence. Un visage, une silhouette, une attitude, une manière d’habiter l’espace : voilà des intensités qu’il reconnaît immédiatement, sur scène comme dans les œuvres.

Autour de lui, un monde d’artistes

L’ensemble réuni par Pierre Spivakoff fait apparaître un réseau d’amitiés et d’affinités artistiques d’une grande cohérence. On y rencontre Martha Kuhn-Weber, Lila de Nobili, Valentine Hugo, Léonor Fini, Jean d’Angeli. Chacun de ces noms ouvre un territoire visuel fort ; leur rassemblement compose un paysage nourri de théâtre, de littérature, de danse, de costume, de poésie et de personnages.

Cette proximité entre Spivakoff et ces artistes prend plusieurs formes : relations amicales, échanges, cadeaux, œuvres conservées au fil du temps, acquisitions issues de dispersions d’atelier ou de successions d’artistes aimées. La collection révèle ainsi une histoire vécue, faite de fidélités et de liens. Elle donne accès à un milieu artistique où les œuvres circulent avec les souvenirs, les rencontres et les attachements.

Autour de Spivakoff se déploie ainsi un monde choisi. Chaque œuvre y porte une voix particulière, et l’ensemble dessine une manière très personnelle de vivre avec l’art. Les œuvres  trouvent leur place au fil des années, selon une logique de compagnonnage. Certaines arrivent comme des présents, d’autres à l’occasion d’une dispersion, d’autres encore par le désir très conscient de préserver la trace d’une artiste admirée. Ce mouvement donne à l’ensemble sa densité humaine.

 Spivakoff rassemble ce qui compte pour lui, ce qui l’accompagne, ce qui prolonge son univers. Les œuvres prennent place dans son quotidien, dans son espace de vie, dans sa mémoire. Elles composent un entourage sensible, un cercle de présences.

Figures, costumes, métamorphoses

Une ligne forte traverse cet ensemble : le goût des figures. Visages, personnages, masques, attitudes, costumes, théâtralité des corps et des regards tissent une continuité profonde entre les artistes réunis par Spivakoff. Ce fil donne à la collection son unité la plus vivante.

Avec Lila de Nobili, le monde du costume, de la scénographie, de l’élégance dramatique et de la stylisation trouve un écho naturel chez un homme de théâtre. 

Lila de Nobili Portrait de Jean de Angelis. 1995.

                                                                            

Avec Valentine Hugo, la poésie du trait et l’intensité du personnage ouvrent un espace de rêve et de mémoire. 

Avec Léonor Fini, la souveraineté des figures, le raffinement des apparitions et la puissance imaginaire enrichissent encore cette constellation. 

Jean d’Angeli, dans cette orbite, participe lui aussi à un climat relationnel et esthétique très marqué.

La place centrale des artistes femmes dans cet ensemble mérite une attention particulière. Elle donne à voir un goût fidèle pour des créatrices d’univers, des artistes de présence, de style et de liberté. Cette orientation confère à la collection son caractère si personnel et sa force de singularité.

Martha Kuhn-Weber dans la constellation Spivakoff

Dans cet ensemble, Martha Kuhn-Weber occupe une place particulièrement touchante et profonde. Ses figures sur bois dialoguent avec intensité avec l’univers de Pierre Spivakoff. Elles portent une présence vibrante, parfois fragile, toujours saisissante. La matière y travaille le visage, la couleur y anime la forme, le support y conserve sa voix propre. Chaque œuvre semble avancer vers le regardeur avec une densité intérieure très rare.

Le lien entre ces œuvres et l’univers de Spivakoff apparaît avec évidence. Homme de théâtre, il reconnaît chez Martha Kuhn-Weber une puissance de présence qui appartient aux grandes figures. Ses portraits ont quelque chose d’une entrée en scène. Ils tiennent l’espace. Ils concentrent une émotion. Ils invitent à une relation durable.

Martha Kuhn-Weber. Portrait tricolore ( portrait de Pierre Spivakoff)

L’exposition virtuelle « Martha Kuhn-Weber. Figures sur bois, 1980-1989 » gagne ainsi une profondeur supplémentaire lorsqu’elle se lit à la lumière du monde Spivakoff. Les œuvres y retrouvent le climat de regard, d’attention et de proximité qui a accompagné leur vie.

Une mémoire vivante, tournée vers l’avenir

La collection Pierre Spivakoff appartient désormais à l’histoire. Sa dispersion a rendu à chaque œuvre son destin propre, son mouvement, sa trajectoire singulière. Pourtant, quelque chose de ce monde demeure, dans les affinités que cette collection a révélées, dans la qualité du regard qui l’avait réunie, dans la sensibilité commune qui liait ces artistes entre eux.

Grâce à l'exposition virtuelle sur Les Atamanes de plusieurs œuvres de Martha Kuhn-Weber issues de cet ensemble, il devient possible de faire vivre cette mémoire dans un nouvel espace. Les œuvres de Martha Kuhn-Weber  conservent la trace d’un univers de fidélités, tout en s’offrant à de nouvelles lectures. À travers elles, le regardeur d’aujourd’hui entre à son tour dans cette constellation ; il en prolonge l’élan, il en accueille l’émotion, il lui donne un nouveau présent.

C’est sans doute là l’un des pouvoirs les plus précieux de l’art : transmettre davantage qu’une image, faire circuler une présence, ouvrir un lien entre des vies, des regards et des temps différents. 

Ainsi, ce qui fut un cercle intime devient un partage. Ce qui relevait d’un monde personnel rejoint à présent d’autres regards, d’autres sensibilités, d’autres histoires à venir. Les œuvres poursuivent leur chemin, et avec elles se transmet une part du théâtre intérieur de Pierre Spivakoff.