Antonio Guansé. Double portrait. Huile sur toile. 1977.

 

Antonio Guansé est né Antoni Guansé i Brea le 1er janvier 1926 à Tortosa (Catalogne). Décédé à Paris, le 22 novembre 2008, il a marqué de son empreinte l’évolution de la peinture de la seconde moitié du XXe siècle. Sur plus de cinq décennies, Guansé élabore un langage pictural personnel et original, fondé sur un dialogue permanent avec la tradition picturale espagnole et les avant-gardes européennes.

L’enracinement espagnol

Issu d'une famille de fonctionnaires catalans et neveu d'un écrivain, Antoni Guansé i Brea manifeste très tôt sa sensibilité artistique. Dès onze ans, il écrit ses premiers poèmes et sa relation profonde avec la poésie marquera l'ensemble de son œuvre picturale. Cette double vocation, poétique et plastique, constitue l'une des caractéristiques distinctives de son art.
Ses premières toiles, réalisées à partir de 1945, représentent des portraits et des paysages de Cerdagne. Son œuvre puise profondément ses racines dans les terres de l'Èbre, et ses toiles en livrent des visions de nature telluriques. Il devient membre des Cycles expérimentaux de l’Art nouveau (Ciclos Experimentales de Arte Nuevo) aux côtés d'artistes comme Antoni Tàpies et Josep Guinovart. A l'Institut français de Barcelone, il rencontre une jeune génération d'artistes désireux de réveiller l'art espagnol assoupi depuis la Guerre civile.
Durant cette période, ses séjours à Ibiza lui permettent de peindre le monde des pêcheurs et des paysans. Il étudie dans les musées l'art roman, et des artistes aussi divers que Zurbarán, Rembrandt, Goya et Isidre Nonell. Cette diversité d'influences nourrira sa recherche, ainsi que ses voyages en Allemagne, en Hollande et en Ecosse.
 

Créer à Paris en liberté

L'année 1953 marque un tournant décisif dans la carrière de Guansé. Bénéficiaire d'une bourse de l'État français, il s'installe à Paris, en face du Bateau-Lavoir. Cette période parisienne est cruciale dans son développement artistique. La découverte approfondie de l'œuvre de Van Gogh (exposition du centenaire à Amsterdam) et de Picasso (rétrospective au Musée des Arts Décoratifs) influence significativement sa palette et sa conception de l'espace pictural.
Après une année de grande pauvreté, il est remarqué par Raymond Suillerot qui le prend sous contrat. Sa première exposition personnelle à Paris, 1955, marque le début d'une collaboration durable avec la galerie Suillerot. À cette période, Guansé commence à explorer les techniques de la lithographie et de la gravure.
Guansé élabore au cours de ses six premières années à Paris un langage plastique qui, tout en s'orientant résolument vers l'abstraction, peut toutefois se voir comme une annonce de la Nouvelle Figuration. Cette période est caractérisée par un renoncement à la représentation du réel. Les formes naturelles sont progressivement simplifiées jusqu'à devenir des signes plastiques autonomes.
 

La Poésie toujours

À partir de 1968, Guansé s’engage dans l’enseignement artistique. L'Académie Julian, l'Académie Frochot, l'Académie de Port-Royal et l'Académie de la Grande Chaumière l’accueillent comme professeur. Cette activité pédagogique coïncide avec une intensification de ses collaborations avec les poètes.
La rencontre avec Jean Breton en 1970 est décisive. Cette "rencontre coup de foudre" débouche sur une collaboration féconde, notamment à travers la création du "Livre Unique", concept novateur associant poésie inédite et enluminures originales sur papier d'Arches. Cette fusion entre poésie et arts plastiques trouve son expression la plus aboutie dans des œuvres comme "La couleur n'aboie qu'au soleil", où Breton s'inspire directement des œuvres de Guansé pour créer une poésie qui fait écho aux créations plastiques du peintre.
Cette symbiose entre poésie et peinture influence profondément son approche plastique. Comme il le déclare lui-même : "L'art doit figurer le cri ou l'amour de l'homme pour que l'œuvre ne s'écroule pas, gratuite et inutile. Essayons de surprendre les secrets de la Nature, de saisir le rapport de l'homme avec les hommes, avec les montagnes, avec le soleil, le cosmos, pour construire un art organique qui doit nous approcher de la vie."

Les années de plénitude

À partir de 1965, l'œuvre de Guansé atteint sa pleine maturité. La présence humaine devient centrale dans ses compositions, traitée d'une manière qui transcende la simple représentation. Comme le note Jean-Marie Dunoyer dans Le Monde (1978), Guansé "ne veut ni ne peut s'abstraire du monde visible, grandiose ou dérisoire. S'il le transforme très vite après une première période réaliste, il le respecte trop pour le déformer".
Cette période est marquée par une simplification radicale des formes, l'utilisation de larges aplats monochromes et une palette intense, dominée par les rouges éclatants, les oranges et les noirs. Guansé traite l’espace en mettant en valeur les vides qui deviennent des "champs magnétiques" actifs.
Le Prix de la Critique, reçu en 1962, pour la toile Genèse confirme la reconnaissance institutionnelle de son travail. Les années 1970 voient une diversification de sa pratique avec l'introduction de la sculpture et de la céramique, ainsi que la réalisation de décorations murales.
Guansé expose en solo, et participe à des expositions de groupe mythiques telles que « Résonnances des Arts primitifs » de la galerie Jacques Péron en 1961. Il est de toutes les expositions marquantes sur la nouvelle Ecole de Paris à Londres, à New York ou à Florence. Il participe aussi aux divers salons, Surindépendants, Indépendants, Comparaisons, etc.
Sa première rétrospective a lieu en 1967, à la Maison de la Culture de Caen.
Ses œuvres figurent au catalogue des collections du Centre Georges Pompidou, du musée d’Art moderne de la Ville de Paris.

Un style en constant approfondissement

La composition chez Guansé est marquée par une tension constante entre les pleins et les vides. Les espaces vides ne sont jamais passifs mais participent activement à la dynamique de l'œuvre. Comme le note Jean Breton, "Chaque forme est pulsion qui balafre l'espace et questionne le dieu muet."
L'évolution de sa palette est significative : des tons terreux et ocres des premières œuvres, il passe progressivement à des couleurs plus intenses, notamment des rouges éclatants et des noirs profonds. Cette évolution correspond à une intensification de l'expression émotionnelle dans son œuvre.
Son approche du conflit abstraction/figuration est particulièrement originale. Il a d'abord procédé à une déformation expressionniste du réel pour aboutir ensuite à une stylisation qui préserve l'essence du sujet tout en le transformant en signe plastique. Même lorsque sa composition devient totalement abstraite, Guansé conserve dans sa vision une possibilité du retour au réel. C'est alors qu'il repasse insensiblement à la figuration, mais avec une prédominance de la forme géométrique et de la stylisation qui éloignent ses œuvres de tout lien avec la représentation de la réalité.

La contribution de Guansé à l'Art du XXe Siècle

Guansé a marqué l'histoire de l'art du XXe siècle par ses innovations formelles. Son traitement original de la composition, oscillant entre abstraction et représentation, a contribué à l'évolution de la peinture d'après-guerre. Comme l'observe Gérard Xuriguera, il appartient à cette famille d'artistes qui ont permis de dépasser l'abstraction pour développer une "figuration défigurée", aux côtés de Francis Bacon et John Christoforou.
Son œuvre réalise aussi une synthèse entre la tradition picturale espagnole et notamment l'expressionnisme catalan et les innovations de la Nouvelle École de Paris. Cette fusion est particulièrement visible dans son traitement de la lumière et de la couleur.
Sa collaboration avec des poètes comme Paul Éluard et Jean Breton témoigne d'une conception de l'art comme langage total, capable de transcender les frontières entre les disciplines. Ses contributions bibliophiliques constituent un corpus significatif dans l'histoire du livre d'artiste.

La trajectoire artistique de Guansé est marquée par une indépendance farouche et une liberté créatrice absolue, comme en témoigne sa déclaration provocatrice : "Le mot Liberté devrait s'écrire avec des fautes d'orthographe." Cette liberté se manifeste dans son approche de la relation entre figuration et abstraction et dans sa façon d'associer poésie et peinture. Son attachement à la fraternité, tant dans sa vie que dans son art, se reflète dans une œuvre qui, tout en étant profondément personnelle, a su acquérir une dimension universelle.