Le mouvement lettriste est né en France après la Seconde Guerre mondiale autour du personnage charismatique d’Isidore Isou. Sur les traces ouvertes par Isidore Isou, la communauté Lettriste exalte le sens du Signe et de la Lettre en les incorporant dans des représentations visuelles. La Lettre est mise en scène pour sa propre essence, comme une entité signifiante par elle-même indépendamment des mots qu’elle pourrait former.

Cette exposition retrace la pluralité de la démarche créatrice du mouvement Lettriste et de quelques artistes du post-Lettrisme. Le Lettrisme étant aussi au départ une démarche qui touche l’univers de la poésie, nous avons la chance de pouvoir illustrer les tableaux de cette exposition par des poèmes écrits par les mêmes artistes. Ces poèmes proviennent notamment de La poésie lettriste de Jean-Paul Curtay, 1972.

Pour en savoir plus, découvrez notre article Mouvement lettriste et peinture.

Lettrisme

Refrain pour passer l’hiver dans l’allégresse

Tsaï tounga-tounga
Tzoï boumba-boumba
Djimaki maki maki maki macacao
Tsaï tounga-tounga
Tzoï boumba-boumba
Tchataco taco taco taco takikio
Tsaï tounga-tounga
Tzoï boumba-boumba

François Poyet, 1972, publié dans Ligne créatrice n°16-17, 1973

Chant du retour

Ô souvenirs! — Le soir, quand le vent tond les herbes,

Quand les foins sont coupés et les blés mis en gerbes,

Le soir, après les chauds labeurs du jour entier,

Quand c'est l'heure d'aller dormir à la chaumine,

Le paysan reprend sa hotte, et s'achemine,

Lent et courbé, par le sentier.

Souvenirs ! — Un grillon s'est caché dans la charge ;

Et l'homme est vieux, le faix est lourd... Sur le ciel large

Les nuages bleutés tombent comme un rideau;

La nuit vient. Le grillon criquette, l'homme écoute :

Las, il monte, et le long, tout le long de la route,

Il entend chanter son fardeau.

Edmond Haraucourt. (L'âme nue.)

Qui parle ?

Blèm, blèm
Mêkiblèm, blèm
Brâm, blâm sita blâm, brâm
ôksita, ôksita

Guétz, blèm
Mêkiguétz, guétz ?
Guétz, brâm sita brâm guétz
ôksita, ôksita

Brâm, brâm
Mêkibrâm, brâm
Blèm, blèm, sita blèm, blèm
ôksita, ôksita


Poème lettriste de Janie Van Den Driessche, in La poésie lettriste de Jean-Paul Curtay, p. 271

Ronde enfantine

Kalin ne ni ni ne non
Kaled ne non ni ne na
Si nana ni ne non nou
Nano naka niè nono
Rinesi ka nénon na
Ranaka né na non ni
Kaled ni na no naji
Kalin ne non ni nano

Janie Van Den Dreissche, in La poésie lettriste de Jean-Paul Curtay, p. p 274

Rondel

Il fait noir, enfant, voleur d'étincelles !
Il n'est plus de nuits, il n'est plus de jours ;
Dors... en attendant venir toutes celles
Qui disaient : Jamais ! Qui disaient : Toujours !

Entends-tu leurs pas ?... Ils ne sont pas lourds :
Oh ! les pieds légers ! - l'Amour a des ailes...
Il fait noir, enfant, voleur d'étincelles !
Entends-tu leurs voix ?... Les caveaux sont sourds.

Dors : il pèse peu, ton faix d'immortelles ;
Ils ne viendront pas, tes amis les ours,
Jeter leur pavé sur tes demoiselles...
Il fait noir, enfant, voleur d'étincelles !

Tristan Corbière (1845 - 1875)

Post Lettrisme

La partenza

On part... et l'automne morose
Que l'on croise au tournant du chemin
Flétrit d'un souffle les roses
Qu'on emportait dans la main;

On part, et la pluie, éployée
Comme une aile, vous frôle la joue :
La pluie banale a noyé
Tes larmes et les mêle à la boue.

On part vers l'aventure neuve;
Hier est là en sa jeune beauté
Qui sourit sous son voile de veuve ;
On part — et l'on pourrait rester...

Rester ? tu es folle, pensée!
On serait seul — rien ne dure —.
Rester comme une ombre aux croisées,
Comme un portrait qui sourit au mur ?

C'est déjà trop qu'on s'attarde;
Notre heure est loin sur la route
— Qu'est-ce donc que tu regardes
Là-bas ? Qu'est-ce que tu écoutes ?

Rester ! il ne reste rien
Des rires, des rêves, de l'été...
Ils s'en furent par d'autres chemins.
Je suis las d'avoir été.

Francis Vielé-Griffin (1864-1937) 

Hommage

Le silence déjà funèbre d'une moire
Dispose plus qu'un pli seul sur le mobilier
Que doit un tassement du principal pilier
Précipiter avec le manque de mémoire.

Notre si vieil ébat triomphal du grimoire,
Hiéroglyphes dont s'exalte le millier
À propager de l'aile un frisson familier !
Enfouissez-le-moi plutôt dans une armoire.

Du souriant fracas originel haï
Entre elles de clartés maîtresses a jailli
Jusque vers un parvis né pour leur simulacre,

Trompettes tout haut d'or pâmé sur les vélins
Le dieu Richard Wagner irradiant un sacre
Mal tu par l'encre même en sanglots sibyllins

Stephane Mallarmé, Poésies

Flamme triste

D'où nous as-tu tirés, Seigneur ? Que sommes-nous ?
Où vont les oiseaux bleus qu'il nous plairait de suivre ?
Pourquoi, si l'homme meurt, le condamner à vivre ?
Du tombeau, du berceau, lequel est le plus doux ?

Serait-il que nos vœux s'achèvent en poussière,
Eux qui de limon seul n'ont pas été pétris ?
L'ange qui, les yeux clos, guide nos pieds meurtris
Porte-t-il la clé d'ombre ou l'arme de lumière ?

En de lointaines nuits, peut-être ai-je régné
Sur un pays bercé d'incessante musique
Et par un éternel clair d'étoiles baigné.

Mon esprit nageait-il au fil du rêve unique ?
Il n'aurait su prévoir les temps et les milieux
Où je promènerais un feu mélancolique

Dans le cœur le plus tendre et le plus oublieux.

Fernand Mazade
 

Albertine disparue.

« Mademoiselle Albertine est partie » ! Comme la souffrance va plus loin en psychologie que la psychologie ! Il y a un instant, en train de m'analyser, j'avais cru que cette séparation sans s'être revus était justement ce que je désirais, et comparant la médiocrité des plaisirs que me donnait Albertine à la richesse des désirs qu'elle me privait de réaliser, je m'étais trouvé subtil, j'avais conclu que je ne voulais plus la voir, que je ne l'aimais plus. Mais ces mots : « Mademoiselle Albertine est partie » venaient de produire dans mon cœur une souffrance telle que je sentais que je ne pourrais pas y résister plus longtemps. Ainsi ce que j'avais cru n'être rien pour moi, c'était tout simplement toute ma vie. Comme on s'ignore. Il fallait faire cesser immédiatement ma souffrance ; tendre pour moi-même comme ma mère pour ma grand-mère mourante, je me disais, avec cette même bonne volonté qu'on a de ne pas laisser souffrir ce qu'on aime : « Aie une seconde de patience, on va te trouver un remède, sois tranquille, on ne va pas te laisser souffrir comme cela. » Ce fut dans cet ordre d'idées que mon instinct de conservation chercha pour les mettre sur ma blessure ouverte les premiers calmants :  Tout cela n'a aucune importance parce que je vais la faire revenir tout de suite. Je vais examiner les moyens, mais de toute façon elle sera ici ce soir.

L'empreinte

Je m'appuierai si bien et si fort à la vie,
D'une si rude étreinte et d'un tel serrement,
Qu'avant que la douceur du jour me soit ravie
Elle s'échauffera de mon enlacement.

La mer, abondamment sur le monde étalée,
Gardera dans la route errante de son eau
Le goût de ma douleur qui est âcre et salée
Et sur les jours mouvants roule comme un bateau.

Je laisserai de moi dans le pli des collines
La chaleur de mes yeux qui les ont vu fleurir,
Et la cigale assise aux branches de l'épine
Fera vibrer le cri strident de mon désir.

Dans les champs printaniers la verdure nouvelle,
Et le gazon touffu sur le bord des fossés
Sentiront palpiter et fuir comme des ailes
Les ombres de mes mains qui les ont tant pressés.

La nature qui fut ma joie et mon domaine
Respirera dans l'air ma persistante ardeur,
Et sur l'abattement de la tristesse humaine
Je laisserai la forme unique de mon cœur.

Anna de Brancovan, comtesse de Noailles, (1876-1933).