L'épopée des peintres du désert

I. Les peintres occidentaux découvrent le désert pour la première fois avec l’expédition de Bonaparte en Egypte entre 1798 et 1801. Fascinés par ce nouvel élément quasi surnaturel, ils essayent d’en faire le sujet de leurs peintures. Mais la nouveauté du désert doit être apprivoisée et les artistes se l’approprient par étapes. On peut suivre leur cheminement à travers les diverses façons dont ils vont peindre et figurer le désert.
 

L’expédition d’Egypte de Bonaparte a enflammé l’imaginaire des Français

  • On s’y indigne de la destruction de la flotte française (déjà!) par les Anglais.
  • On y rêve de l’utilisation par l’armée révolutionnaire de guerriers orientaux à la renommée légendaire, les mamelouks.
  • On y admire les exploits militaires de Bonaparte mais on y condamne aussi le chef de guerre irresponsable qui abandonne ses armées sans ravitaillement ni renfort.

Mais qui imagine que l’expédition d’Egypte constitue un élément fondamental dans l’évolution de la peinture et son entrée dans la modernité ?

Pourtant, grace à cette expédition guerrière, les peintres français et avec eux pour toute l’histoire de l’Art, vont faire la découverte d’un élément inconnu et quasiment impensable à peindre : le désert.

Ce désert, cette nouvelle lumière si difficile à restituer sur une toile, ces horizons sans limites, ces absences de repères visuels vont fasciner les peintres du XIXème et les mettre au défi :

  • Comment peindre ce que l’œil, saisi par les mirages, ne peut cerner ?
  • Comment apprendre à l’amateur de peinture français à regarder - sans rejet face à l'inconnu- des tableaux représentant ces étendues quasi surnaturelles et qu’il peine à imaginer ?

Pour peindre le désert, les peintres vont inventer des solutions picturales jamais encore pensées.
Ce sont ces inventions picturales pionnières qui vont libérer les artistes des conventions qui bridaient leur art et qui vont contribuer à l’envol de l’Art moderne.
Fauvisme, symbolisme, abstraction, toutes ces fulgurances stylistiques n’auraient pas pris la forme que nous leur connaissons sans l’épopée des peintres du désert.

Nous vous proposons de la retracer à travers plusieurs chapitres:

 

1. Partir pour peindre le désert

 

Rêver du désert

 

Toute l'aventure commence avec un changement radical de perspective apporté par l’expédition d’Egypte.

Bonaparte, en chef visionnaire, décide d'emmener des scientifiques et des artistes en plus de ses troupes, pour retracer et témoigner de la découverte de ce nouveau pays.

Parmi ces artistes, on retient notamment Vivant-Denon qui organisera et dirigera plus tard le Muséee du Louvre.

Suivant les soldats à cheval, les peintres tentent de prendre sur le vif les scènes qui s'offrent à eux, dessinant en appui sur leurs bottes, depuis la selle de leur monture.
Leur travail se fait dans l’urgence, sous forme de croquis. Une fois de retour en France, ces rapides esquisses deviendront des gravures ou des toiles, réalisées a posteriori.

Cependant, ces oeuvres restent empreintes de la vitesse, de la vitalité de leur exécution initiale. Ce dynamisme est perçu comme profondément nouveau pour le public et les artistes occidentaux qui les découvrent et elles suscitent un fort engouement.

On le voit à travers le nombre d’œuvres – pas moins de 70 – qui retracent l'épopée d'Egypte et rencontrent beaucoup de succès aux Salons qui se déroulent entre 1810 et 1812.


   La bataille de Nazareth. Baron Gros.(détail). 1801
in Les Orientalistes de Christine Peltre

 

Ce sont les premières peintures du désert. Elles sont par essence des peintures de guerre. Ce sont aussi, et surtout, des peintures d’atelier - où le paysage est retransformé par la mémoire - qui gomment les aspects les plus surréels du désert.
 

Mais malgré des rendus parfois imprécis, l’impact de la nouveauté est suffisant pour enflammer l’imagination des peintres de la jeune génération. Tous, ils ne rêvent plus que d’une chose : partir peindre ces nouveaux horizons.

           

 Le désert, le but du voyage.

 


Jules Laurens peignant l’Euphrate, de Jules Didier
Wikimedia Commons – 2175 × 1698 pixels  |  Domaine public  

 

Dès 1830, le voyage en Orient est la nouvelle passion des peintres. Certes, beaucoup ne cherchent rien d’autre que le succès facile et représentent un Orient de pacotille, avec harem et femmes dénudées. Ils ne quittent pas Le Caire et ses cafés et ne s’embarrassent pas d’authenticité.

Mais les artistes les plus exigeants veulent atteindre ces espaces dont ils ont rêvés au Salon, ces portes ouvertes sur "l’ineffable azur" dont parle Théophile Gauthier.

Mais le désert ne s’offre pas facilement à eux et ils se retrouvent confrontés à d’innombrables difficultés d’ordre pratique.

Atteindre les parties inexplorées et authentiques du désert se révèle en effet difficile : il faut monter des expéditions - des caravanes - ce qui est couteux et le plus souvent risqué. Pour descendre vers ce sud si attirant, il faut savoir affronter de multiples dangers, s'habiller en costume local, manier les armes. Bref, c'est un changement de mentalité qui attend les futurs peintres du désert.

 

Rejoindre une expédition

 

Une premère solution : se faire engager par une expédition déjà formée:

 -Les expéditions militaires. 

La conquête de l'Algérie offre de nombreuses possibilités aux peintres aventureux, premiers grands reporters de guerre. En 1830, c'est la prise d’Alger, en 1847 c'est la reddition d’Abd el Kader.

Adrien Dauzats est l'une des figures les plus marquantes de ce type de personnage . Celui qui s'occupera plus tard du transport de l'obelisque de Louksor en France est engagé par le duc d'Orléans et immortalise en aquarelles l’expédition d’Alger. 


Adrien Dauzats. Le passage des portes de fer dans le massif de Djurdjura
in Les Orientalistes de Christine Peltre
 

Ces aquarelles des Portes de Fer sont les premières compositions à poser la question de l'être humain face aux paysages désertiques. 

- Les expéditions scientifiques

Léon Belly participe à la mission de Caignart de Saulcy sur les bords de la Mer Morte (de septembre 1850 à juin 1852). Cette expédition de géographie historique avait pour but de retrouver les lieux évoqués par la Bible et d'en assurer la réalité. Le peintre Léon Loysel fait aussi partie du voyage.

Jules Laurens et Jules Didier accompagnent en Perse le géographe Hommaire de Hell (1846-1849). Ils travaillent aux relevés topographiques mais complètent l'oeuvre de cartographie par des représentations des paysages et des habitants.

- Les expéditions d’aventuriers gentilhommes

L'Orient est la mode et remplace, pour certains esthètes fortunés, le Grand Tour ( visite de l'Italie). Les artistes accompagnent ces voyageurs qui comme  Lord Castlereagh montent leurs propres expéditions et s’adjoignent les services d’un peintre pour immortaliser leurs épiques et courageuses aventures.


John Frederick Lewis. Lord Castlereagh (campement franc dans le déser du Sinaï), 1842
in Les Orientalistes de Christine Peltre

 

Se faire engager 

 

Se faire engager est une possibilité alternative aux expéditions:

- Se faire engager par une société qui se développe en Orient.

Autour de Marseille se développe une activité commerciale intense avec l'Egypte, le Magreb et la péninsule arabique. Les sociétés qui se créent emploient des peintres pour créer les images essentielles à leur communication. Ainsi se crée une Ecole provençale autour d’Emile Loubon. Le port de Marseille devient une plaque tournante des engagements de peintres et le phénomène s'intensifie lors des projets de percement du Canal de Suez. C'est ainsi que le peintre Narcisse Berchère devient le dessinateur appointé de la Compagnie du Canal de Suez.

- Se faire inviter par un riche oriental.

Chassériau rencontre à Paris le khalife de Constantine venu en visite, qui lui commande un portrait à cheval avec sa suite. L'oeuvre est exposée en 1845 et rencontre un grand succès public et politique. L'année d'après, le khalife invite ensuite Chassériau en Orient et lui ouvre l’accès au pays de manière confortable et officielle.

 
Théodore CHASSERIAU (1819 - 1856) Le khalife de Constantine© Photo RMN-Grand Palais - G. Blot

 

Etre son propre maître

 

- Monter sa propre expédition

Les peintres les plus passionnés, les plus riches aussi, montent leurs propres expéditions. Ils discutent et s’informent auprès des caravaniers, y investissent jusqu’aux derniers deniers gagnés par la vente d’odalisques séduisantes au Salon.

Eugène Fromentin, une des gloires orientalistes, fut de ceux qui organisaient leurs proprse expéditions,. Dans son journal Voyage en Egypte : 1869, il raconte l'émotion qui le submerge lorsque, parvenu au coeur des dunes avec ses dromadaires, il peut enfin entonner l'ode-symphonie "Le Désert" de Félicien David.
Cet état d'esprit témoigne d'une révérence quasi mystique vis-à-vis du désert.

Jean-Léon Gérôme, grand peintre académique, sera à l'origine de pas moins de six caravanes, emmenant avec lui d'autres artistes de grand talent tels que Léon Bonnat ou Léon Belly, de 1856 à 1880.

 

Quel que soit le moyen trouvé pour partir explorer les dunes de sable ou les étendues rocheuses, une fois confrontés à la réalité du désert, une question taraude les peintres.

Elle semble simple mais elle ne l’est pas, pour ces peintres occidentaux formés à la peinture académique : Comment peindre le désert, cette fenêtre ouverte sur l'infini?

C'est l'objet du deuxième chapitre de notre Epopée des peintres du désert que vous pouvez lire par ici :

2. Le désert, un vide à apprivoiser.

 

 

L'épopée des peintres du désert©Catherine Duhamel pour Les Atamanes

A lire pour compléter:
Les Orientalistes. Christine Peltre. Editions Hazan.
Les Orientalistes: peintres voyageurs, 1828-1908. Lynne Thornton. 1983. ACR Editions.

L'EPOPEE DES PEINTRES DU DESERT

1. Partir pour peindre le désert
2. Le désert, un vide à apprivoiser
3. Le désert, un paysage à peindre
4. Le désert, un atout pour l'art moderne