Le désert, un atout pour l'art moderne

IV. Fascinés par le désert, les peintres occidentaux partent en quête de ce nouveau thème dès le début du XIX eme siècle. Pour apprivoiser ce nouvel élément, ils multiplient les tentatives dans diverses directions. Enfin leur obstination leur permet  de faire reconnaître la réalité picturale du désert.

A partir de ce tournant crucial, le phénomène pictural du "désert" va marquer l'évolution de la peinture occccidentale.

 

4. Le désert, un atout pour l'art moderne

A partir de l’évolution apportée par les tableaux de Belly et Guillaumet, le regard du public change. Il est prêt à accueillir la vision des peintres. Le désert se peint alors en toute liberté car il a pris un sens réel dans le regard des spectateurs et des peintres. Accepté par tous, il n'est plus une étrangeté qu'il faut expliquer ou dont il faut se défendre.

 Ceci permet aux artistes de se servir du sujet désert à la fois comme environnement quotidien et comme symbole explicatif.

 

A. Les nouveaux aspects de la peinture de désert

 

  • Le désert peint dans sa vérité.

Maintenant que le désert a perdu le côté intemporel et onirique qui était jusqu'alors attribué à toutes les oeuvres orientalistes , les peintres livrent la vérité du désert, sans fantasme, comme le simple environnement d'une vie quotidienne, avec ses difficultés et ses peines.

 

Jean Seignemartin (1848-1875). Paysage d'hiver. 1875
in Les Orientalistes de Christine Peltre. Hazan.

Seignemartin, peintre malade de tuberculose parti vivre à Alger les derniers mois de son existence, donnera du désert une image fidèle et sans complaisance. 

 

Charles Cottet (1863-1925). Femmes dans le désert
in Les Orientalistes de Christine Peltre. Hazan.

Charles Cottet, quant à lui, destinera nombre de ses oeuvres à retracer la vie quotidienne de ceux qu'on ne remarque pas, femme voilées, fellahs, dans leur cadre désertique représenté sans fards ni enjolivements.

 

  • Le désert peint pour sa force explicative.

 

Le déser apporte par sa simple existence un sens au tableau que chacun comprend désormais instinctivement.

Dans cette Fantasia de 1900 par exemple, c’est le désert qui définit le courage des guerriers.

Maurice Romberg de Vaucorbeil. Fantasia devant Moulay-Hassan © RMN-Grand Palais (musée du quai Branly - Jacques Chirac) / Daniel Arnaudet

Dans la Fantasia de Fromentin, le désert n’avait pas encore de rôle, il n'était peint que pour situer la scène dans un ancrage terrestre. Dans le tableau de Vaucorbeil, au contraire, le désert a pris valeur de sens. Lle peintre sait que, en regardant les dunes de sable, le public va ressentir quelque chose de la force guerrière que l'artiste entend magnifier. 

La Bohémienne endormie du Douanier Rousseau est tout aussi frappante.

Henri Rousseau(1844-1910). Bohémienne endormie. 1897.
in Les Orientalistes de Christine Peltre. Hazan.

Henri Rousseau  s'empare du désert pour la valeur mystique qui s'en dégage. Frappé par l’oeuvre de Léon Matout, (Femme de Boghari tuée par une lionne) , il revisite complètement ce tableau grandiloquant pour accorder au paysage de désert la valeur d’une révélation visionnaire.

 

 

B. Le désert, le saut vers la modernité

 

Nombreux furent les mouvements picturaux du vingtième siècle naissant qui se sont enrichis et développés grâce aux éléments constitutifs de la peinture de désert. 

  •  Le symbolisme :

Le symbolisme doit beaucoup à la peinture du désert

Le vide du désert découpe les formes et amène la simplification des contours. C’est ce traitement de la forme que le symbolisme va adopter comme signe de ralliement
Les nuances délicates propres au symbolisme trouvent aussi leur source dans les teintes subtiles que seul le désert déploie.

Sans les peintures de désert, le courant symbolisme n’aurait probablement pas cette subtilité des couleurs. Cette brume de chaleur qui efface les contours, ces cieux blancs, ces ambiances ouatées de petits matins dans les oueds ont tant impressionnés les symbolistes qu’ils en ont fait la marque de leur style. Même si pour beaucoup, cela reste au niveau inconscient.

Gustave Guillaumet (1840-1887). Chiens du Douar dévorant un cheval mort au milieu des gorges d’El Kantara. Salon 1883
in Les Orientalistes de Christine Peltre. Hazan.

On voit bien, en comparant ce tableau de Guillaumet à une oeuvre d'Alphonse Osbert  réalisée en 1900:, comment les tableaux du désert ont inspiré la démarche symboliste, tant dans la stylisation des formes que dans le raffinement des coloris.

 

 

Alphonse Osbert Transport par chameaux dans le désert de Somalie. 1900 © RMN

  • Le fauvisme

Si les symbolistes ont été influencés par l'aspect poudré des teintes que prend le désert soumis à l'ardeur du soleil, les peintres fauves ont été frappés par la puissances des couleurs pures dont se parait le désert à l'aurore ou au coucher du soleil. Ils ont perçu, en observant les toiles de désert présentée au Salon ou, comme Matisse, en faisant le voyage vers l'Afrique, combien les couleurs pouvaient changer de vérité . Une montagne ocre éteint pouvait devenir rouge sang ou violette selon les heures du jour et s'animer d'une vie nouvelle.

Si les Fauves ont peint très peu de paysages de désert, ils ont sans nul doute intégré les modifications de couleur, que les peintres du désert avaient perçu, à leur réflexion sur le coloris, et peuplés d'arbres rouges et violets, aux harmonies très désertiques, les campagnes bretonnes ou provençales.

André Derain (1880 - 1954). L'Estaque, route tournante. 1906.Museum of Fine Arts, Houston© PHOTO SCALA, FLORENCE.

  • Les avant-gardes russes

Le mouvement symboliste russe de la Rose bleue a beaucoup travaillé sur le désert, mais dans une toute autre gamme de coloris, comme le montrent des scènes de désert khirgize peintes par Pavel Kouznetsov.

Pavel Kouznetsov. Dans la steppe. Mirage.1911. © Wikipedia

Ces peintres ont oeuvré en découpant et stylisant les formes, dans la mouvance de ce qu'on nomme maintenant le cubo-futurisme russe.

Les représentations de désert, comme celles que l'on trouve dans l'oeuvre de Martiros Sarian constituent  un aspect passionnant de l’avant-garde russe en marche vers l’abstraction.


Martiros Sarian. Désert . Пустыня . 1911©WikiArt

Seuls l’arbre et ce petit personnage sur son dromadaire nous ancrent dans le concret. Le reste n’est que formes et couleurs empilées, triturées, abstraites au sens premier de l'abstraction, c'est-à-dire retirées, déduites du réel.

. L'abstraction : Paul Klee et la réduction des formes

Les aquarelles peintes par Klee lors de son voyage de en Tunisie en 1914 avec August Macke démontrent combien la force inspirante du désert a continué à marquer la naissance de l'art abstrait.

Paul Klee. Kairouan.Devant la porte.1914.Moderna Museet Stockolm©SWIswissinfo.ch

Les aquarelles de Klee témoignent de l'éblouissement que l'artiste a ressenti face aux paysages désertiques. Klee a traduit par des formes abstraites les architectures réduites par le soleil à des entrecroisements d’horizontales et de verticales. Il utilisera d'ailleurs toujours, tout au cours de son oeuvre, certaines des teintes propres au désert, les couleurs poudrées avec des verts et des bleus éteints, les couleurs de sable qui s’amoncèlent au sommet des dunes.

Conclusion

 

A partir des années vingt, le thème du désert va perdre peu à peu son actualité picturale. 

Englué dans le problème plus général de la résonnance coloniale des thèmes orientalistes, il sera de moins en moins utilisé par les peintres.

Les grands tableaux de commande, tels les décorations murales d'Emile Beaume dans les palais du Magreb, ou les grands panneaux du Musée de la Porte Dorée à Paris, sont consacrés à des scènes de genre où, lorsqu'il est utilisé, le désert redevient un décor d'arrière plan.

Une exception cependant est amusante à noter : les peintres du désert, en Russie soviétique, sont forcés de se convertir au réalisme socialiste. Certains réutiliseront le thème du désert pour chanter la louange des accomplissements marxistes leniniste, comme Martiros Sarian.

Il en résulte des tableaux qui, s'ils respectent les changements stylistiques du XXeme siècle, sont fort proches, dans leur esprit, des tableaux exaltant les hauts faits militaires de la campagne napoléonienne en Egypte . 

 

 

Martiros Sarian . Marche des unités arméniennes 1933.© WikiArt

 

 

L'EPOPEE DES PEINTRES DU DESERT

1. Partir pour peindre le désert
2. Le désert, un vide à apprivoiser
3. Le désert, un paysage à peindre
4. Le désert, un atout pour l'art moderne