Le désert, un paysage à peindre

Et voici le 3ème épisode de notre épopée des peintres du désert. Dans tous les tableaux sur le désert décrit dans le précédent chapitre ( Le désert, un vide à apprivoiser), le désert lui-même reste réduit à l'état de qualificatif. Il amplifie, il explique, il souligne des notions que l’artiste souhaite mettre en valeur.

Mais il n'est pas encore devenu un sujet.

C’est à partir du moment où le vide est représenté pour lui-même (sans être peuplé d'humains, d'animaux ou servir de support à des métaphores) que pourra se produire le réel bouleversement artistique qui marquera l'art moderne.

 

3. Le désert, un paysage à peindre

Si l'on observe les tableaux exposés dans les chapitres précédents, un changement d'ambiance se profile progressivement (particulièrement visible dans trois d'entre eux: Le pays de la soif, Le triomphe de la guerre, Le Christ au désert). Presqu'imperceptibles, une intensité, une plus grande liberté se déploient petit à petit dans les oeuvres qui représentent le désert. Le désert y émerge en tant que tel, en tant que sujet, peint et perçu pour lui-même.

Comment cette évolution s'est-elle produite ?

Cela peut paraitre étrange à nos esprits contemporains, mais entre l'expédition d'Egypte et le premier paysage de désert, il a fallu cinquante ans, de 1798 à 1857, alors que le paysage occidental existait déjà depuis les années 1810. Et pour que le paysage de désert cesse de faire peur et soit accepté par le public, cela a pris encore dix longues années.

 

1. L'ÉVOLUTION TECHNIQUE

  • Des aquarelles de voyage à la peinture à l'huile sur le motif

Dans un premier temps, ce sont la peinture à l’eau et les annotations prises sur le vif qui nourrissent, une fois revenus en Occident, toute une vie de rêves d’un Orient d’atelier.
La page de carnet de Eugène Delacroix montre combien sont évocatrices ces simples notes colorées jetées sur le papier.

 


Eugène Delacroix. Carnets de voyage. Maroc. 1832.
in Les Orientalistes de Christine Peltre

L’aquarelle, si lisse, semble faite pour le désert. Mais passer à la peinture à l’huile est une autre gageure.
Tant que les évolutions techniques ne permettent pas de peindre à l’huile sur le motif (c'est à dire sur place, dans le désert lui-même), le peintre revenu à son atelier s'aperçoit que, malgré les croquis aquarellés, il a du mal à dompter sa mémoire rétive. La nouveauté inconcevable du désert lui échappe.

En 1849, les premiers tubes de couleurs permettent la peinture sur le motif, mais les conditions atmosphériques, canicule et vents de sable, rendent cet exercice toujours difficile.
C'est pourquoi les peintres installent en Orient de véritables laboratoires de recherche picturaux. Certains, comme Emile Beaume, Rochegrosse (1859-1938) ou Etienne Dinet(1861-1929), viennent même y habiter définitivement.

Cependant, même si les problèmes materiels finissent par être maîtrisés, des problèmes purement picturaux, de la composition  au rendu des couleurs, viennent alors tourmenter les artistes.

  • La composition du tableau

Historiquement, la peinture occidentale s’est construite autour du point de fuite et des différentes masses qu’on agence sur la toile pour animer la composition.

Mais le désert, si on y réfléchit bien, n'est fait que de lignes horizontales. A perte de vue. 

Le désert ne permet pas d’être discipliné selon les critères contraignant de la composition occidentale. Il est rétif à cette mise au pas.

 


Léon Belly. Désert de Lybie. Photo (C) musée du quai Branly - Jacques Chirac, Dist. RMN-Grand Palais / Claude Germain

 

Pour le peindre, il faut oublier les conventions, il faut peindre autrement. Progressivement, la démarche de libération que demande la peinture de désert a permis aux artistes de s’évader du carcan des académismes.

Une des origines de la peinture moderne, c’est justement (en partie), le changement de regard que le désert a imposé à ceux qui voulaient le peindre. Les volumes et les formes fidèlement rendus sont abandonnés au profit de simplification des contours. Les empâtements viennent rendre les reliefs et l'on glisse doucement vers la géométrisation des formes.

 

  • Les teintes et les couleurs

 


Etienne Dinet : Caravane à El Grara. Musée d'Art et d'Histoire de la ville de Narbonne©Jean-Louis Gautreau

La première révolution du coloris qu’apporte le fait de peindre en Orient a été théorisée par Eugène Fromentin. Il faut s'éloigner de la simplicité des trois couleurs dominantes: blanc, vert et bleu. Pour peindre le désert, c’est en effet à une autre gamme de teintes qu’il faut faire appel.

Pour les peintres la coloration paraît folle. Lumières et motifs impossibles à restituer provoquent un désarroi chez l’artiste pour qui le séjour en Orient devient parfois une recherche obsédante. Les artistes se livrent à des efforts obstinés pour rendre ce sable et ces rochers, ces effets de lumière aveuglante qui font des plus vives couleurs de la palette une « boue sans reflets » (témoignage du General de Barail commandant du poste de Laghouat, voyant peindre Fromentin). 

 Deux approches sont utilisées par les artistes. Ils y font appel alternativement.

  • la force des couleurs quasiment pures , des turquoises, des roses et des violets.


Eugène Deshayes (1868-19)39- L'aurore sur l'oued, hst.©Artcurial 09/06/2011

  • toute la gamme des terres et des ocres, comme ce puit de Narcisse Berchère.


Narcisse Berchère. Le puits de Jacob. 1852. Huile sur toile.©Artcurial
 

2. HISTORIQUE DE L'APPROCHE

Les artistes n'ont finalement réussi qu'après de nombreuses années à peindre des toiles où seul le désert est le vrai sujet. Voici une mise en perspective de leurs démarches.

  • au commencement: un contournement prudent

Le peintre avant de s’attaquer au désert adopte une tactique de contournement et peint d’abord les oasis.
Le traitement de la lumière et le contraste entre les deux zones (désertique et non désertique) se fait de moins en moins timide. Mais il reste de l'humain et de la verdure pour ne pas heurter le public.


Eugène Fromentin. Le campement arabe.1850 © RMN-Grand Palais (musée du quai Branly - Jacques Chirac) / Daniel Arnaudet

  • les premières incompréhensions au Salon

Le premier peintre à oser peindre le désert et à montrer le résultat de ses recherches en Occident fut Léon Belly.
En 1857, il présente au Salon un tableau intitulé le désert de Nassoub. Cette oeuvre soulève une incompréhension totale : le tableau est accueilli par la critique comme un paysage de fantaisie né de l'imagination de son auteur. Les visiteurs du Salon ne peuvent croire à la réalité de cette représentation, tellement ce paysage est différent du paysage d’arbres et de prés occidentaux.

Le tableau est dans les réserves d’Orsay, et on ne peut en trouver de reproduction.

En 1866, Leon Belly réitère sa tentative et présente  la mer Morte. Ce paysage aride, sans êtres humains déconcerte encore beaucoup, même s'il n'est pas rejeté avec la même virulence. Pour l'accepter et se l'approprier, par exemple,  J.K Huysmans a besoin de faire appel à des références rassurantes : il le compare à la Chute de la maison Usher de Poe (sic) !

 


Léon Belly. La Mer morte. Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du quai Branly - Jacques Chirac) / Daniel Arnaudet

  • l'acceptation finale

C’est Gustave Guillaumet, avec un immense tableau peint en 1867, qui arrive à imposer le genre du désert comme légitime. 
 Ce peintre avait obtenu le 2nd prix de Rome à l'École des Beaux-Arts de Paris en 1862 et était tout de suite après parti pour le désert algérien, qui le fascinait.

Son tableau de désert arrive au Salon de 1868 au moment où le public était enfin prêt à l'accepter. Mais il aura fallu plus de dix ans à ce même public pour reconnaître l’originalité de ce nouveau sujet et s’y accoutumer. 


Gustave Guillaumet (1840-1887) Le désert
i
n Les Orientalistes de Christine Peltre

Ce tableau représente un véritable tournant. Sous ses couches de vernis encrassé, on peut deviner la puissance évocatrice de cette peinture.

« Tableau de nature morte s’il en fût jamais. Imaginez le néant peint, le vide dessiné, une perspective de ciel et de sable déroulée à perte de vue, jusqu’à la barre de fer rouge qui ferme durement l’horizon »(Critique citée ​in Les Orientalistes de Christine Peltre)
 

A partir de ce tableau impressionnant, le désert devient un paysage comme un autre, que les peintres se sentent libres de traiter comme il le veulent, surs d'être acceptés par le public dont le regard a changé. 
L
es effets du paysage étonnant qu'est le désert commencent alors à se déployer au sein de la réflexion picturale. Les peintres peuvent se laisser travailler par le désert sans arrière-pensée et donner libre cours à leur imagination. Le désert se peint alors en toute liberté.

Il en découle un  bouleversement artistique qui va influer sur tout le développement de l'art moderne. On peut en suivre les traces des Symbolistes aux Fauves et jusque dans les fondements même de l'abstraction.

C'est l'objet du 4ème et dernier chapitre de notre épopée des peintres du désert

 

4. Le désert, un atout pour l'art moderne

 

L'EPOPEE DES PEINTRES DU DESERT

1. Partir pour peindre le désert
2. Le désert, un vide à apprivoiser
3. Le désert, un paysage à peindre
4. Le désert, un atout pour l'art moderne