Peinture et poésie : jolie histoire d’une relation amoureuse

Evoquons ici l'histoire passionnée des amours et désamours de la peinture et de la poésie. Difficile d'imaginer cette relation amoureuse entre deux arts sur lesquels nous portons un regard bien différent aujourd'hui. Les foules se pressent dans les musées pour profiter de la peinture sous toute ses formes (huiles, dessins, collages..), qui est largement appréciée pour elle-même, en tant qu'art. La pauvre poésie, de son côté, reste peu valorisée dans nos expériences culturelles contemporaines. Elle est souvent cantonnée à un simple apprentissage scolaire. On ne discute pas d’un poème entre amis alors qu’on évoquera plus facilement la dernière exposition visitée.

Pourtant peinture et poésie sont deux arts qui ont longtemps fait vie commune, au point où l’un ne pouvait se concevoir sans l’autre. D'ailleurs, si l'on y regarde de près, on s'aperçoit qu'ils sont aujourd'hui encore unis par des liens discrets mais intenses. Mais revenons aux débuts de cette histoire d'amour...


Femme au miroir de Maurice de Vlaminck

Sous l'Antiquité: une relation fusionnelle

Sous l’Antiquité, associer peinture et poésie est une habitude incontestée, une évidence. Pour le public comme pour les artistes, ces deux arts sont indissociables.
Déjà au 5ème siècle avant JC, Simonide de Céos, le poète qui chanta les héros de la bataille de Marathon affirme : « La peinture est une poésie muette et la poésie est une peinture parlante ».
Il s’agit du même art: l’un déclamé, l’autre contemplé et s’ils emploient des modes d’expression différents, tous deux ont pour but de procurer des émotions similaires chez le spectateur.
Au début de l’ère chrétienne, Horace réaffirme ce même principe en déclarant dans son poème L’Art poétique : « Ut pictura poesis » : la peinture est comme la poésie.

Après le désamour du Moyen-Age: la Renaissance

Après la parenthèse d'un Moyen-Age où l’art est principalement religieux, l’idée du lien entre peinture et poésie réapparaît après l’invention de l’imprimerie.
Toute création artistique est régie par le principe suivant: seul peut être représenté en peinture ce qui est digne de faire l’objet d’un poème afin d’élever l’âme du spectateur, loin des trivialités du quotidien. En retour, un peintre doit choisir le sujet de ses œuvres uniquement parmi les thèmes dignes d’être chantés par le poète.
Au XVIIème siècle, l’association peinture-poésie permet au Classicisme de déployer une exigence qui débouche sur les chefs d’œuvre d’un Nicolas Poussin ou d’un Claude Le Lorrain.


Nicolas Poussin. Orphée et Eurydice©RMN
 

Cette idée que les deux arts ne peuvent être séparés perdure jusqu’au milieu du XVIIIème siècle. Mais l’association peinture-poésie qui avait stimulé un renouveau artistique en libérant l’art des seuls sujets religieux devient elle-même progressivement un carcan.

Le carcan d'une union étouffante

L'union peinture-poésie revêt en effet le caractère d’une obligation rigoureuse qui puis rigidifie l’expression picturale en en limitant les sujets.
A partir du moment où l’Elégiaque ou le Grandiose sont les seuls sujets de tableau envisageables, un académisme mortifère se développe. On en trouve l’exemple dans les tableaux de concours au prix de Rome fin XVIIIème siècle.


Anne-Louis Girodet De Roussy-Trioson, 1787
Nabuchodonosor fait tuer les enfants de Sédécias en présence de leur père
Photo (C) RMN-Grand Palais / Agence Bulloz, Le Mans, musée de Tessé

La séparation provisoire

Certains artistes cherchent à sortir de cette impasse. En 1766, dans son Laocoon, le dramaturge Lessing affirme que par nature, peinture et poésie sont entièrement étrangers l’un à l’autre.
Pour lui, la poésie se déroule dans le temps, alors que la peinture se structure dans l’espace. La poésie a pour domaine l’action, la peinture se préoccupe seulement de beauté.
Cette coupure entre les deux arts, amorcée fin XVIIIème se révèle vivifiante pour l’un comme pour l’autre. La peinture peut alors aborder le paysage pour lui-même et non en tant que simple toile de fond. Le portrait peut être envisagé pour la ressemblance et non en vue de l’exaltation d’une vertu.


Corot, Rome vue des jardins Farnèse, le Matin - mars 1826©RMN

Les poètes du XIXème, eux aussi, se libèrent peu à peu de la dictature des siècles passés et s’approprient l’intime et le quotidien comme Baudelaire avec Les Fleurs du Mal. C’est de ce divorce entre poésie et peinture qu’est né l’Art Moderne.

La réconciliation 

Mais deux arts unis par des liens historiques d’une telle puissance ne peuvent rester longtemps étrangers l’un à l’autre.
Le poème lui-même, et non le thème poétique, commence à inspirer les peintres . Naissent ainsi des oeuvres picturales qui sont l'illustration d'un poeme précis, par Picou ou par Manet par exemple.
 

A l’aube du XXème siècle apparaît un objet artistique nouveau: le livre d’artiste, ouvrage composé à quatre mains par un peintre et un poète sous la direction inspirée d’un éditeur d’art.Kahnweiler réunit ainsi Apollinaire et Derain, Picasso et Max Jacob pour éditer des livres où dialoguent le peintre et le poète sur la surface de papier du livre d’artiste. Tériade et Maeght poursuivent l’aventure. Celle-ci va s’essouffler avec l’entrée dans le XXIème siècle, victime des crises, crise de la poésie peinant à trouver son public comme crise économique pesant sur la rentabilité éditoriale.

En parallèle, le poème devient visuel en s’emparant de l’image à travers le calligramme, où le mot devient expérience picturale. Qu’est ce qu’est vraiment un calligramme d’Apollinaire ? Il est difficile d'y distinguer le poème de la forme picturale.

Les avant-gardes s’emparent également de la fusion entre poésie et peinture, tout au long du XXème siècle:
- Dada intègre des poèmes dans ses tableaux ou utilise la technique du cadavre exquis pour créer des poèmes qu’ils transforment en sujets de tableaux


Theo van Doesburg kleine Dada soirée

- Oupeinpo et Fluxus étendent le même principe de communion entre peinture et poésie dans certaines des œuvres de ses artistes
- le lettrisme, parsème les toiles de morceaux de poèmes et la lettre en tant que signe devient poème dans sa représentation visuelle.
 


Eclipse de jour

La relation amoureuse entre peinture et poésie s'est déroulée au gré de leurs querelles et réconciliations tumultueuses. 
Ce sont deux arts n'ont cessé de s’entremêlent, de se déchirer pour mieux se retrouver. Pour illustrer leur union contemporaine, n'hésitez pas à visiter nos expositions virtuelles qui mêlent oeuvres et poèmes.