Edy Legrand. L'austère Docteur Faust plongé dans la mélancolie. Procédé Jacomet
Edy Legrand. Faust. 1942. Illustration ornant la page de garde .

L'édition de ce Faust est luxueuse. Elle comprend deux tomes, Faust I et Faust II imprimés sur feuillets libres dans des chemises cartonnées. Un superbe papier marbré, décoré à la main, habille les chemises et l'étui renfermant les deux tomes. Les pages sont imprimées sur du vélin de chiffon, papier d'une grande qualité difficile à obtenir en ces temps de pénurie. Les illustrations commandées à Edy Legrand sont réalisées par le procédé Jacomet, ce qui se fait de mieux et de plus dispendieux en édition de multiples d'art.

Publier avec autant de luxe un immense poète allemand en 1942, serait-ce courber l'échine devant l'occupant ? Il n'en est rien. En analysant cette parution, le lecteur attentif y décèle avant tout un acte de résistance passive. Ce livre est tout un symbole : il a fallu autant de courage que d'habileté pour éditer cet ouvrage, même dans la relative sécurité de la zone non occupée.

Pourquoi décider de publier Faust en mars 42 ?

Une brève évocation préalable des thèmes de l'ouvrage est nécessaire pour comprendre ce choix.

Quel est le propos de Faust ?

Le Faust de Goethe est l'œuvre d'une vie, c'est un ouvrage gigantesque, à la fois poème et pièce de théâtre, où Goethe fait vivre toutes ses aspirations. Le poète ne termina son œuvre que peu de temps avant sa mort. Le texte décrit tous les combats du poète entre ses élans spirituels et ses désirs charnels, l'artificiel et le naturel, etc.

La première partie du poème, celle qui a été publiée par le poète lui-même et qu'on désigne par Faust I, est la plus connue. Faust, un vieux docteur qui a consacré sa vie à l'étude donne son âme au Diable pour recouvrer sa jeunesse et découvrir l'amour des femmes. En échange, Méphistophélès s'engage à le servir et à réaliser tous ses vœux. Faust tombe amoureux de Marguerite, belle et pieuse. Il la séduit puis l'abandonne. Marguerite, enceinte, tue son enfant et est condamnée à mort. Faust revient pour lui proposer de la sauver avec l'aide de Méphistophélès mais Marguerite le repousse, préférant mourir pour rester fidèle à sa Foi en Dieu.

La seconde partie, Faust II, qui ne fut publiée qu'après la mort de Goethe, décrit la suite de la vie de Faust. D'abord rongé par le remords, il cherche ensuite à se consoler. Il se charge à cette fin des distractions de la cour d'un souverain désœuvré. Grâce à la magie du Diable, il organise une bacchanale. À la demande du monarque, il descend aux enfers pour en ramener Hélène de Troie. Faust et Hélène tombent amoureux et s'enfuient ensemble. Tous deux ont un fils et bâtissent un royaume à la hauteur des ambitions de Faust. Mais à la mort de leur fils, Hélène retourne aux enfers et Faust reste seul. Pour fuir le désespoir, il continue à mener une vie d'action compulsive et utilise les pouvoirs du Diable et ses machines pour améliorer la condition de l'humanité. Mais ces actions artificielles ont des conséquences ambiguës car elles vont à l'encontre de la Nature. Arrive finalement le moment où la vieillesse le terrasse. Il meurt mais au dernier instant son âme est sauvée par l'intercession de Marguerite descendue du Paradis. Le Diable a tout perdu.

Il existe plusieurs raisons qui font de la publication des deux Faust de Goethe en 1942 une manifestation de résistance passive à l'occupation nazie.

Faust est un texte peu favorable à l'idéologie du IIIème Reich

Dès l'arrivée au pouvoir d'Hitler, les éditions de Faust se font rares en Allemagne. Il n'est pas difficile en effet de voir une évocation de l'Allemagne séduite par les démons du nazisme dans le personnage du vieux magicien Faust qui vend son âme au diable en échange de la puissance et du pouvoir. De nombreux écrivains, comme Thomas Mann, ont fait l'analogie, sans oser toutefois publier leurs textes. Publier en France Faust, c'est évoquer à demi-mot le futur échec de la puissance démoniaque qu'est le nazisme.

S'y rajoute dans le contexte franco-français une condamnation implicite de la collaboration. Le pacte de Faust avec Méphistophélès évoque la pactisation du régime de Vichy avec l'occupant. En publiant tout particulièrement Faust II, cette partie du poème de Goethe où, à la mort de Faust, le Diable voit l'âme qu'il croyait posséder lui échapper, l'Union Latine d'Editions envoie un message clair : la France paraît peut-être avoir vendu son âme au diable, mais elle sortira libre et victorieuse du combat final.

Edy Legrand est un artiste juif selon la définition des lois antijuives du régime de Vichy

Sous ce nom aux consonances bien françaises exerce en fait Edouard Warchawsky, fils d'un Juif russe et d'une mère française. En faisant travailler un artiste juif, l'Union Latine d'Editions prend un risque certain, ce qui souligne sa volonté d'imprimer à sa publication un caractère résistant. Même si l'Union latine d'Editions a son siège à Montpellier, en zone non occupée, les lois de Vichy s'appliquent à elle. De son côté, Edy Legrand sait ce que représente son travail dans ce Faust.

  • D'une part, continuer à travailler malgré les lois antijuives est dangereux pour lui. C'est se projeter en pleine lumière à une époque où il est plus prudent de se cacher. 
  • D'autre part, illustrer Faust pour Edy Legrand, c'est une manière de renforcer par ses dessins le sens contestataire de l'œuvre du poète. Goethe, ce grand théoricien de la couleur, donne dans son Faust une valeur théorique au gris, au noir et au blanc. Goethe parle du gris dans son Faust comme d'une couleur sale, celle de la théorie. C'est de gris que sont vêtues Souci, Famine, Dette et Détresse. Le noir est la couleur de la mort. Le blanc est celle de la lumière et de la vie. Edy Legrand réalise ses dessins en s'appuyant sur le symbolisme de Goethe. Le papier gris choisi comme fond de chaque œuvre symbolise les forces négatives qui règnent en France à ce moment. La gouache blanche et le noir de l'encre de Chine représentent le combat en cours entre l'oppression et la liberté.

Réapparition des dessins préparatoires d'Edy Legrand

Récemment un ensemble de dessins préparatoires exécutés par Edy Legrand pour son Faust sont sortis de l'ombre. Ces dessins avaient été réunis dans un carnet et ne portaient pas de signature, sauf le premier de la série, le projet de page de garde au beau visage d'un Faust plein d'angoisse. Ces dessins constituent un état de réflexion crucial avant l'achèvement définitif des œuvres qui recevront le bon à tirer.

Les Atamanes vous en présentent une sélection, principalement tirée du Second Faust. Ces dessins vont de l'angoisse de Faust avant l'arrivée de Méphistophélès jusqu'aux derniers moments du magicien, lorsque Marguerite intercède pour sauver son âme. À travers notre exposition virtuelle, vous verrez se dérouler devant vous une fraction, que nous espérons significative, de l'histoire de Faust de Goethe, telle que la magnifient la vision d'Edy Legrand et la traduction inspirée de Gérard de Nerval.

Le premier Faust

Le docteur Faust

FAUST (se parlant à lui-même).
Philosophie, hélas ! Jurisprudence, médecine, et toi aussi, triste théologie ! Je vous ai donc étudiées à fond avec ardeur et patience : et maintenant me voici là, pauvre fou, tout aussi sage que devant. Je m’intitule, il est vrai, Maître, Docteur, et, depuis dix ans, je promène çà et là mes élèves par le nez. J’en sais plus, il est vrai, que tout ce qu’il y a de sots, de docteurs, de maîtres, d’écrivains et de moines au monde ! Ni scrupule, ni doute ne me tourmentent plus ! Je ne crains rien du diable, ni de l’enfer ; mais aussi toute joie m’est enlevée. Je ne crois pas savoir rien de bon en effet, ni pouvoir rien enseigner aux hommes pour les améliorer et les convertir. Aussi n’ai-je ni bien, ni argent, ni honneur, ni domination dans le monde : un chien ne voudrait pas de la vie à ce prix ! Il ne me reste désormais qu’à me jeter dans la magie.

Signature d'Edy Legrand en bas à droite du Docteur Faust.

Chez ce fou rien de terrestre, pas même le boire et le manger. Toujours son esprit chevauche dans les espaces, et lui-même se rend compte à moitié de sa folie. Il demande au ciel ses plus belles étoiles et à la terre ses joies les plus sublimes ; mais rien, de loin ni de près, ne suffit à calmer la tempête de ses désirs.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Faust au désespoir 

FAUST (monologuant).
Sous quelque habit que ce soit, je n’en sentirai pas moins les misères de l’existence humaine. Je suis trop vieux pour jouer encore, trop jeune pour être sans désirs.
Qu’est-ce que le monde peut m’offrir de bon ?
C’est avec effroi que le matin je me réveille ; je devrais répandre des larmes amères, en voyant ce jour qui dans sa course n’accomplira pas un de mes vœux ; pas un seul !
Ce jour qui par des tourments intérieurs énervera jusqu’au pressentiment de chaque plaisir, qui sous mille contrariétés paralysera les inspirations de mon cœur agité. Il faut aussi, dès que la nuit tombe, m’étendre d’un mouvement convulsif sur ce lit où nul repos ne viendra me soulager, où des rêves affreux m’épouvanteront. Le dieu qui réside en mon sein peut émouvoir profondément tout mon être ; mais lui, qui gouverne toutes mes forces, ne peut rien déranger autour de moi. Et voilà pourquoi la vie m’est un fardeau, pourquoi je désire la mort et j’abhorre l’existence.

Edy Legrand. 1942. Faust.
Edy Legrand. Faust à la mappemonde. Détail.

Faust dans la cuisine des sorcières

FAUST (contemplant le miroir)
Que vois-je ? Quelle céleste image se montre dans ce miroir magique ? Ô amour ! Prête-moi la plus rapide de tes ailes, et transporte-moi dans la région qu’elle habite. Ah ! Quand je ne reste pas à cette place, quand je me hasarde à m’avancer davantage, je ne puis plus la voir que comme à travers un nuage ! La plus belle forme de la femme ! Est-il possible qu’une femme ait tant de beauté ! Dois-je, dans ce corps étendu à ma vue, trouver l’abrégé des merveilles de tous les cieux ? Quelque chose de pareil existe-t-il sur la terre ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.
Naturellement, quand un Dieu se met à l’œuvre pendant six jours, et se dit enfin bravo à lui-même, il en doit résulter quelque chose de passable. Pour cette fois, regarde à satiété, je saurai bien te déterrer un semblable trésor.
Méphistophélès, s’étendant dans le fauteuil, et jouant avec l’éventail, continue de parler.
Me voilà assis comme un roi sur son trône : je tiens le sceptre, il ne me manque plus que la couronne.

Edy Legrand. Le jeune Faust et Méphistophélès. Détail.

Cesse donc de te jouer de cette tristesse qui, comme un vautour, dévore ta vie.
Si tu veux, uni à moi, diriger tes pas dans la vie, je m’accommoderai volontiers de t’appartenir sur-le-champ.
Je me fais ton compagnon, ou, si cela t’arrange mieux, ton serviteur et ton esclave.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Le second Faust

Oublie Marguerite : Aspire à ces splendeurs du ciel

La nuit déjà est tombée.
L’étoile s’allie à l’étoile ;
De grandes lumières, de petites étincelles
Scintillent ici comme au loin.
Se mirent là-bas dans le lac transparent,
Et éclairent la nuit là-haut ;
La pompe sereine de la lune
Scelle le bonheur du repos.

Déjà les heures sont passées,
Joie et douleur ont disparu.
Pressens-le, tu pourras guérir ;
Confie-toi au nouveau regard du jour.
Les vallées verdissent, les collines grandissent,
Et s’accouplent pour faire de l’ombre en repos ;
Partout en folâtres flots d’argent
La semence vogue vers la récolte.

Aie le désir d’avoir des désirs,
Aspire à ces splendeurs du ciel ;
La prison qui t’entoure est fragile ;
Le sommeil est l’écorce ; rejette-la.
Ne tarde pas à te lancer dans l’action.
Si la foule traîne en hésitant,
Le noble esprit peut tout accomplir
Quand il comprend et saisit tout.

Edy Legrand. Illustration pour Faust II. 1942.
Edy Legrand. Aspire à ces splendeurs du ciel. Détail.

Adoucissez la douleur aiguë du cœur,
Arrachez les flèches amères du remords cuisant,
Et purifiez son âme des malheurs passés.

ARIEL

À la cour du souverain

Carnaval à la Cour

Et maintenant retentissent dans l’oreille
Les sons d’airain des cymbales et des bassins.
Car Dionysos a dépouillé le voile de ses mystères.
Il se montre avec ses satyres et leurs femelles chancelantes,
Et l’animal aux longues oreilles de Silénus vient à travers,
Avec son ton rauque et criard.
Rien n’est ménagé ;
Des animaux à pied fourchu foulent aux pieds toute pudeur :
Tous les sens tournent comme dans un tourbillon ;
L’oreille est horriblement étourdie.
Les hommes ivres tâtonnent après les coupes,
Les têtes, les ventres sont pleins.
L’un ou l’autre résiste encore ;
Mais il ne fait qu’augmenter le tumulte ;
Car, pour faire place au vin nouveau,
On vide rapidement les outres des vieilles vendanges.

Edy Legrand. Faust II, Bacchanale (détail). Gouache et encre sur papier bistre.
Edy Legrand. La bacchanale. Dyonysos, les faunes et les ménades.
Edye Legrand. Faust II. 1942. Bacchanale.
Edy Legrand. Bacchanale. Détail du bébé faune..

MÉPHISTOPHÉLÈS
Il nous faut retourner dans cette foule bigarrée de la cour, où notre magie a tant de succès.
FAUST
Ne me parle pas ainsi. Je suis tourmenté ; le maréchal et le chambellan me poussent, l’empereur veut que cela se fasse sur-le-champ…

Faire revivre Hélène pour le souverain

Le départ vers le vide

FAUST.
Où est le chemin ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.
Il n’y en a pas. À travers des sentiers non foulés encore et qu’on ne peut fouler,… un chemin vers l’inaccessible, vers l’impénétrable… Es-tu prêt ? — Il n’y a ni serrures ni verrous à forcer ; tu seras poussé parmi les solitudes. — As-tu une idée du vide et de la solitude ?

FAUST.
De tels discours sont inutiles ; cela rappelle la caverne de la sorcière, cela reporte ma pensée vers un temps qui n’est plus ! N’ai-je pas dû me frotter au monde, apprendre la définition du vide et la donner ? — Si je parlais raisonnablement, selon ma pensée, la contradiction redoublait de violence. N’ai-je pas dû, contre ces absurdes résistances, chercher la solitude et le désert, et, pour pouvoir à mon gré vivre seul, sans être entièrement oublié, m’abandonner enfin à la compagnie du diable ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.
Si tu traversais l’Océan, perdu dans son horizon sans rivages, tu verrais du moins la vague venir sur la vague, et même, quand tu serais saisi par l’épouvante de l’abîme, tu apercevrais encore quelque chose. Tu verrais les dauphins qui fendent les flots verts et silencieux, tu verrais les nuages qui filent, et le soleil, la lune et les étoiles qui tournent lentement. Mais, dans le vide éternel de ces profondeurs, tu ne verras plus rien, tu n’entendras point le mouvement de tes pieds, et tu ne trouveras rien de solide où te reposer par instants.

Edy Legrand. Faust II. A la recherche du vide. Détail du vol de Méphistophélès.

La vieille parole retentit : obéis à la force !
Et, si tu es courageux, si tu tiens ferme,
Tu risqueras et la maison et la cour, et toi-même.

NARRATEUR

Le retour d'Hélène

Ainsi, je viens ici portée par les vagues 

PHORKYAS.
Celui qui, restant dans sa maison, garde un noble trésor et sait cimenter les murailles élevées de sa demeure, de même qu’assurer le toit contre la pluie battante, celui-là passera bien les longs jours de sa vie ; mais celui qui franchit criminellement, avec des pas fugitifs, le chemin sacré du seuil de sa porte, celui-là trouve, en retournant, l’ancienne place, mais tout transformé, sinon détruit.

HÉLÈNE.
À quoi bon ici ces sentences banales ? Tu peux raconter ; ne rappelle pas des choses fâcheuses.

PHORKYAS.
Cela est historique et n’est aucunement un reproche. De golfe en golfe, Ménélas a ramé ; Ménélas combattait en pirate, et les rivages et les îles furent traités en ennemis. Revenant couvert de butin, il entassa ces richesses dans son palais. Pendant dix longues années, il resta devant Ilion ; je ne sais combien de temps il lui fallut pour revenir. Mais que se passa-t-il ici sur la place du palais sublime de Tyndare ? Qu’est devenu l’empire tout à l’entour ?

Edy Legrand. Faust II. La galère de Ménélas. Goache et encre sur papier bistre
Edy Legrand. Faust II. Détail.

Tu ne saurais deviner ce qui arrivera.
Reine, marche en avant.
Forte dans ton courage !

NARRATEUR

Hélène s'unit à Faust

La vision du gardien

LYNCÉUS, gardien de la tour.

Laissez-moi m’agenouiller, laissez-moi voir,
Laissez-moi mourir, laissez-moi vivre !
Car je suis dévoué tout entier
À cette femme envoyée des dieux.

J’attendais les délices du matin,
J’épiais à l’est l’arrivée du jour.
Tout d’un coup le soleil, devant moi,
Se leva par miracle au sud.

Mon regard tourné vers ce côté,
Au lieu des gorges, au lieu des hauteurs,
Au lieu de l’espace de la terre et des cieux,
Ne voyait plus que celle qui est sans égale.

Je suis doué d’un regard perçant,
Comme le lynx placé au haut des arbres ;
Mais, maintenant, il fallait que je fisse effort,
Comme au sortir d’un profond rêve ;

Je ne savais plus comment m’orienter ;
Le créneau, la tour, la porte fermée…
Les nuages planent et s’entrouvrent,
Et voici, la déesse en sort.

Les yeux et le sein tournés vers elle,
Je m’enivrais de ce doux éclat.
Celle beauté, combien elle éblouit !
Elle m’aveuglait tout à fait, malheureux !

Edy Legrand. Faust II. 1942. Hélène transfiguré.
Edy Legrand. Faust II. Hélène transfigurée. Détail de l'arrivée d'Hélène.
Edy Legrand. Faust II.
Edy Legrand. Hélène transfigurée. Détail : le gardien..

Faust, (s'adressant à Hélène qu'il vient de sauver des Enfers) :
- Reçois-moi, comme co-régent de ton empire sans bornes ; tu auras en moi et adorateur et serviteur et gardien, tout dans l’un.

Disparition d'Hélène

HÉLÈNE, s’adressant à Faust.
— Une ancienne parole s’éprouve aussi tristement en moi, c’est que la beauté et le bonheur ne se réunissent pas pour longtemps. Le lien de la vie et de l’amour est déchiré ; en le déplorant, je te dis adieu, pénétrée de douleur. Une dernière fois, je me jette dans tes bras. Perséphone, reçois-moi ! Reçois mon fils !

Elle embrasse Faust ; tout ce qui est matériel en elle disparaît,

— Je vois, dit Méphistophélès, qu’il nous faut passer à une autre sphère ; celle-ci est épuisée, tordue comme une orange vide. C’est vers la lune que ton esprit aspire maintenant, je le vois bien.

— Tu te trompes, dit Faust, la terre est encore un théâtre assez vaste pour l’activité qui me reste. Je veux frapper d’admiration les races humaines. Je veux laisser des monuments de mon passage et pétrir enfin la nature au moule idéal de ma pensée. Assez de rêves : la gloire n’est rien, l’action est tout.

— Qu’il soit donc fait à ton gré ! dit le diable.

Edy Legrand. Faust II. Départ vers le couchant. Mort d'Hélène (détail)
Faust II. Edy Legrand. 1942. Détail : départ vers le couchant.

La mort de Faust

Faust est aveuglé par Souci 

SOUCI
Lorsqu’une fois je possède quelqu’un,
Le monde entier ne lui vaut rien ;
D’éternelles ténèbres le couvrent,
Le soleil ne se lève ni ne se couche pour lui ;
Il meurt de faim au sein de l’abondance.
Que ce soient délices ou tourments,
Il remet au lendemain,
Il n’attend rien de l’avenir
Et n’a plus jamais de présent.

FAUST.
Misérables fantômes ! C’est ainsi que vous en agissez mille et mille fois avec la race humaine ;
Vous changez des jours indifférents en affreuses tortures. Je le sais, on se défait difficilement des esprits de ténèbres ; Mais ta puissance, ô Souci ! Rampant ou puissant, je ne la reconnaîtrai pas.

SOUCI.
Vois donc avec quelle rapidité
Je pars en te jetant des imprécations !
Les hommes sont aveugles toute leur vie ;
Eh bien, Faust, deviens-le à la fin de tes jours !
Il lui souffle au visage.

FAUST, aveugle.
La nuit paraît être devenue plus profonde ; mais à l’intérieur brille une lumière éclatante.
Ce que j’ai résolu, je veux m’empresser de l’accomplir.

Edy Legrand. Faust à la canne, Faust II.
Edy Legrand. Faust à la canne, détail : Souci aveuglant Faust

LE CHŒUR.
Tout est passé !

MÉPHISTOPHÉLÈS.
Passé ! Un mot inepte. Pourquoi passé ? Ce qui est passé et le pur néant, n’est-ce pas la même chose ?
Et pourtant cela se meut encore dans une certaine région, comme si cela existait.
Pourquoi ?
J’aimerais mieux simplement le vide éternel.

Les lémures creusent la tombe de Faust

Edy Legrand. Faust à la canne,Faust II.
Edy Legrand. Faust à la canne, détail : l'arrivée des Lémures

LÉMURES, en chœur.
Nous voilà prêtes à l’instant 
Quant à la cause de ton invocation,
C’est ce que nous avons oublié.

MÉPHISTOPHÉLÈS.
Comme on l’a fait à nos pères, faites une excavation oblongue et carrée ; hors du palais, une maison étroite ; c’est là la fin imbécile de tout le monde.

L'âme de Faust échappe à Méphistophélès

LA PÉNITENTE, autrefois MARGUERITE.

Entouré du noble chœur des esprits,
Le nouveau venu se reconnaît à peine ;
À peine il pressentit cette vie renouvelée,
Et déjà il ressemble à la sainte cohorte.
Vois comme il se délivre de tout lien terrestre !
Comme il jette à bas ses vieilles dépouilles !
Et comme de la robe éthérée
Jaillit la première force de la jeunesse.
Permettez-moi de le guider et de l’instruire ;
Car le nouveau jour l’éblouit encore.

Faust vers le paradis

Qu’y a-t-il ? Que sont-ils devenus ?
Je me suis donc laissé duper par cette engeance qui m’enlève le fruit de ma peine !
C’était pour cela qu’ils rôdaient autour de la tombe.
Un grand, un unique trésor m’est ravi.
Cette grande âme, qui s’était donnée à moi, ils me l’ont dérobée par la ruse.
À qui me plaindre, maintenant ?
Qui jugera mon droit acquis ?
Te voilà donc trompé dans tes vieux jours, et tu l’as mérité ; tu as à plaisir gâté tes affaires !
Un désir insensé, une fantaisie vulgaire, une absurde pensée d’amour t’a égaré, toi le démon !
Et, quand tout ton esprit et toute ton expérience avaient su mener à bien cette sotte entreprise, voici que, pour un moment d’insigne folie, le dénouement tourne contre toi !

MEPHISTOPHELES
Edy Legrand. Faust à la canne. Faust II.
Edy Legrand. Faust à la canne, détail : la Sphère du Destin.

FIN